BON VOYAGE
Elle prend néanmoins grand soin de mentir au jeune homme sur les circonstances réelles du drame, prétextant une chute. Malheureusement, Frédéric joue de malchance et sort de la route du fait d'une pluie dantesque. Il est incarcéré immédiatement mais ne souffle mot de la culpabilité de Viviane, qui, prise de panique s'empresse de répondre aux avances d'un ministre haut placé du cabinet d'une république bercée d'illusions sur sa victoire prochaine et dans l'expectative de sa déroute. Quelques mois passent dans une léthargie frileuse, jusqu'à l'évidence de l'envahissement prochain de la ville par les troupes germaniques. La plupart des citadins désertent alors avec armes et bagages un lieu condamné pour trouver refuge à Bordeaux où le gouvernement provisoire devrait se pencher sur la douloureuse décision de l'armistice. C'est ici, durant un laps de temps fugace, que des personnalités vont se croiser dans la tempête et le délitement de l'Histoire. Entre choix résignés et courageux, bluettes de gare, cataclysme atomique en devenir et fondement des FFL l'horreur du conflit ne laissera personne indemne, les obligeant douloureusement à pervertir leur innocence ou à poursuivre, impavides, le boulevard-viatique de la dégénérescence morale.
Trépidant. Un excellent divertissement français populaire – sans aucun sous-entendu péjoratif – où la reconstitution sert pleinement l'intrigue et non le contraire et suffisamment rare pour ne pas bouder son plaisir. Quel enchantement de se laisser enivrer, les yeux ébahis, par une farandole pétillante et effervescente où la célérité aérienne et les acteurs de premier plan virevoltent et s'ébrouent dans une flamboyance iconoclaste et maîtrisée. Jean-Paul Rappeneau renoue ici avec ses réalisations les plus abouties (La Vie De Château, Les Mariés De L'An II) pour nous offrir un long métrage céleste et alerte qui irradie d'une passion incandescente : échevelée, fraîche et naïve. Tout le personnage de Camille, étudiante passionnée et volontaire semblant toute droit sortie d'une comédie hollywoodienne du meilleur acabit et interprétée par la troublante et sublime Virginie Ledoyen. La tessiture des talents des auteurs – l'apport mélancolique et grave de Patrick Modiano trouvant son exutoire dans une dernière partie plus poignante et désenchantée – éclate dès lors qu'ils parviennent indiciblement à faire coexister une multitude d'échelles minutieusement calibrées et conférant à leur récit une dimension fractale. La confusion n'a pas sa place dans ce tableau soigneusement agencé et brassant les êtres comme les pages d'un roman s'envolant dans un ciel d'azur, à peine l'euphorie d'épiphénomènes qui nous incite à plonger dans un chaos, une cavalcade ordonnée. Ainsi les péripéties vaudevillesques et rocambolesques subsument la trame dramatique de la débâcle et de l'exode. Le carcan pittoresque et inhabité mettant en exergue la vivacité des flux charriant des êtres apatrides, tiraillés entre dépendances, ruelles et couloirs. La prolifération des personnages et l'éparpillement de lignes narratives toujours plus denses loin de nous égarer sert fabuleusement le propos central d'un film éminemment didactique qui débute et se conclut dans une salle de cinéma parisienne (la même ?). La mise en abîme cinématographique devient palpable et permet délicieusement au cinéaste de raviver des souvenirs aux teintes sépia dans une tendre nostalgie. La légèreté minutieuse et allègre insufflant une gravité dont la carence rejetait La Grande Vadrouille au rang de farce consensuelle. Les mouvements de caméra nous caressent, nous réconcilient avec un passé tombé en désuétude et nous confrontent aux pires moments de l'histoire : les vilenies abjectes, les manipulations retorses (les intrigues diplomatiques ou cette femme usant à merveille des artifices – sa ritournelle factice – pour faire tomber les hommes en pamoison, les rudoyer et les manipuler avec jubilation) et les ignominies en souffrance – déjà Camille assène au ministre une diatribe féroce et indignée sur une collaboration issante et les prémices funestes et outrageants de la Shoah.
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La fin de l'innocence. Car à l'instar de son étendue géopolitique le film assoit sa stature imposante à un confluent polysémique. Celui d'une innocence et d'une jeunesse perdue, crainte, effleurée. Aux tractations politiques cyniques et ambitieuses s'opposent judicieusement les inconséquences et atermoiements amoureux de jeunes êtres déboussolés et pour la plupart déjà égratignés dans leur candeur angélique. |
Se télescopent ainsi dans un mouvement joyeusement aléatoire, métissé et magnétique une kyrielle de protagonistes insignifiants et détestables et quelques figures courageuses et ascétiques : un amant éconduit, dadais et graphomane, une starlette égotique et excessive, un truand romantique, un ministre véreux, un scientifique pragmatique, une étudiante enfiévrée ou un ancien soldat de la première Guerre Mondiale, en déshérence, cherchant vainement à transmettre son savoir (son passé crépusculaire à défaut du nôtre : le rapport trouble qu'entretient le mémoire avec les exactions qui ne possèdent plus de témoins vindicatifs nous ébranle alors) et ses expériences sous un aspect rogue – les mots qu'il placera en introït sur ses corrections du manuscrit émeuvent irrésistiblement. Insolites ou pathétiques les sentiments s'exaltent dans une passion amoureuse de tous les instants. Comme ce journaliste anglais, espion nazi à ses heures, qui rayonne d'un charisme ineffable et attendrissant lorsqu'il tente de séduire Viviane et la poursuit de ses assiduités. Pour le réalisateur, qui traversa le conflit dans son enfance et son adolescence, perdure cet amour du cinéma – d'une direction d'acteurs digne de ce nom pour des comédiens du calibre de Gérard Depardieu, Isabelle Adjani ou Aurore Clément – et des femmes élégantes et émouvantes – qui d'un mouvement harmonieux de jupe subjuguent et transportent –, de la rêverie fantasque et élégiaque qui scintille au coin des yeux enfouissant les blessures dans un émerveillement profane. Surgit alors le groupe d'enfants dans la demeure où Frédéric et Raoul ont trouvé refuge. Ils vont découvrir, béats et curieux, et commenter l'action à leur hauteur (l'arrivée de Viviane, le verre d'eau, le départ pour l'Angleterre ), évoquant aussi bien le cinéaste que son spectateur ébloui. Pour eux l'horreur de la guerre et de la honte ne se résument qu'à un incommensurable branle-bas de combat où la pauvre voiture poussive s'est vue chargée de matelas, vaisselles et autres effets personnels. Persiste dans leur vision une joie primesautière, le goût inédit de l'inconnu, des vacances jusqu'à cette plage s'éveillant au matin clair. Mais tout à coup, leur monde idyllique bascule, un combat opposant Frédéric au fourbe Winckler s'engage avec fracas et la mince cloison de verre explose sous le choc emportant dans ses scories leur douce sérénité et la sécurité du giron familial. Involontairement ces enfants viennent d'être emportés par le tourbillon belliciste – la violence frappe à leur porte – et leur sanctuaire inviolable et innocent s'en trouve irrémédiablement entaché. Tous les protagonistes vont subir les affres de la croissance intrinsèquement cyclique d'une manière presque analogue, par contagion ou par capillarité, l'horreur et la distanciation s'épanchant dans leurs consciences. Certaines comme Viviane seront rattrapées par leurs démons et de divas phagocytaires et manipulatrices se verront happées par un écran vorace : la voici transmuée en icône intemporelle à qui l'on pardonne tout (la collaboration dans cette scène fugitive où elle accepte pour sauvegarder les apparences l'amour d'un félon) et pour qui l'on est prêt à s'enflammer. Elle demeure la quintessence de l'égoïsme aveugle, opportuniste et empesé d'une époque trop occupée à se mirer dans sa gloire posthume et sa beauté fanée pour ne pas se lover dans un immobilisme suspensif – le temps d'une séance éternelle de cinéma (quitte à apprendre l’allemand), l'éclipse moirée et diaprée qui repousse inexorablement l'heure des cruelles désillusions. Tandis que Frédéric, incarcéré pour un meurtre qu'il n'a pas commis se verra dans l'obligation d'abattre un allemand tentant de s'échapper avec l'eau lourde – anecdotique subordonnant de l'action qui symbolise à merveille le débit entravé de la jeunesse dans une société sclérosée, aride et dévoyée. Il atteint ainsi l'archétype du héros résistant en basculant dans le réel, dans le sang à défaut de cette eau qui l'enserre depuis ses premières saillies à l'écran, mais que dire des deux trépassés, aussi malfaisants l'un que l'autre et dont les crimes demeureront impunis car perpétrés sous le coup d'une ire vengeresse et effarée. La pluie, vaste rideau opaque que semblent voués à franchir tous les protagonistes dans leur voyage sur les voies vagabondes du destin, agit comme un révélateur lorsque, las d'errements (la vaine fuite de Viviane sur une route de campagne a tout de la réaction de principe – pour sauvegarder les apparences – à laquelle elle ne croit pas plus que Winckler qui joue néanmoins le jeu de la discussion enflammée), ils décident d'abdiquer et de se confronter à leurs terrifiantes appétences – ainsi qu'à leurs lugubres conséquences, intimes et universelles – enfouies dans les alcôves tamisées de la psyché. Là, une virée diluvienne avec le Général De Gaulle ou une arrestation, ici des monceaux de papier qui s'affairent sur le sable. Les personnages arrivent à maturité (les chemins se séparent) ou plutôt une sorte d'acmé insaisissable, puis retombent, dans une éternelle, méticuleuse et jubilatoire oscillation.
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F.
Flament |
Film français de Jean-Paul Rappeneau (2002). Après Le Hussard Sur Le Toit, une tornade ébouriffante et drolatique où l'on finit irrémédiablement par se confronter à ses fêlures et errements. Avec V. Ledoyen (Camille)... Sortie française : le 16 Avril 2003.
Multimédias
Bande-annonce
Photographies (15)
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