Coup
d'essai, coup de maître. Charles Vanel
est un monument du cinéma français. Ses compositions de comédien
du temps du muet puis du parlant restent gravées en chaque spectateur
de par l'émotion, l'intensité et la finesse -souvent à
l'opposé de sa prestance physique- qui s'en dégagent. Rares
sont les acteurs à avoir réussi à transcender l'apparition
du son (Lon Chaney y réussit le temps d'un film mais la maladie l'emporta)
pour l'intégrer dans leur création d'artistes. S'il reste
l'interprète indémodable du Salaire de la Peur, comment
oublier ses prestations dans Les Diaboliques, La Belle Equipe
(Julien Duvivier), Sept Morts Sur Ordonnance (Jacques Rouffio)
on sait moins qu'à deux reprises il tenta sa chance derrière
la caméra. Fait surprenant à une époque où chacun
restait consciencieusement à sa place.
DANS LA NUIT
Il réalisera le moyen métrage parlant Affaire classée (1931), mais c'est par un des derniers films muets français, Dans la Nuit (1929) qu'il laissera son oeuvre la plus aboutie et un moment de cinéma délicieusement inventif, qui enchaîne les morceaux de bravoure et les audaces formelles. Synthèse inspirée des premières décennies du cinéma (notamment allemandes) dans la représentation réaliste et onirique le tout ayant une sensibilité étrangement contemporaine. La saveur du film réside avant tout dans sa forme. Savant mélange de tension, de ruptures de rythme et de regard documentaire. Par une dramatisation de chaque lumière, de chaque cadre, il parvient à faire naître le malaise. Ici une contre-plongée sur un homme à sa porte, là une femme assise à sa table et fixant un paquet ou la même jeune femme à l'angle de l'image et de la fenêtre où attaché, un torchon s'agite sous l'emprise du vent, sans oublier le moment mémorable de l'apparition du visage stigmatisé sous les bandages. La première partie se fonde d'ailleurs uniquement sur la gestion du tempo de l'action. D'abord des images dures et saisissantes du travail des mineurs (filmées à Jujurieux près de Lyon et hommage flagrant au père du cinéaste), mais curieusement libres de ton, aux tableaux de labeur se succèdent des scènes plus légères, de taquineries entre ouvriers. Elles alternent bientôt avec la présentation d'un repas de noces. Les deux actions se rejoignent et le récit gagne en intensité tandis que les invités se rendent au bord de l'eau puis à la fête foraine. Mais au milieu de l'effervescence voila que la mariée, sur une balançoire, semble perdre le fil, comme emportée par les événements. Il y a dans ce moment, dans la luminosité intense, un détachement, un désolidarisation. L'auteur y échafaude un plan particulièrement surprenant puisque filmant en plongée son héroïne et fixant son objectif au portique. La caméra reste focalisée sur la jeune femme se balançant, qui devient son référentiel. Par la suite, lors du retour du couple dans leur demeure, l'épouse tombe d'épuisement, comme écrasée par le poids de son choix et de sa nouvelle vie. S'en suit une scène intrigante où l'homme assis supporte sur ses jambes le buste de sa femme. Mais loin de se contenter d'un plan séquence étiré, l'auteur préfère passer d'un visage à l'autre par des fondus enchaînés, pour finalement superposer le visage de l'homme à une pendule. Symbole d'éternité, de bonheur suspendu et de désolation. Le temps passe et en quelques minutes la joie et le bonheur du couple sont brossés. Une fois ce prologue d'esthète passé le film noir commence : tout dérape, de l'eau est jetée sur l'image, l'accident survient, puis le visage défiguré du mari est montré lors d'un retour chez lui particulièrement pénible. Dès lors la vie maritale devient impossible, car les rythmes nocturnes et diurnes s'opposent, l'épouse veut bien donner son corps mais refuse d'embrasser ou de contempler le visage de son compagnon. Bientôt survient l'amant qui souhaite fuir avec elle pour une vie meilleure (une vision désarmante de naïveté d'une prairie et de vaches). C'est sans compter sur le mari qui à l'instar de sa femme ne supporte plus sa vie et l'image qu'elle lui renvoie. Il fait irruption dans la cuisine. Les deux hommes se battent et l'un tombe au sol inconscient, il finira jeté dans la rivière. Mais de qui s'agit-il exactement Une dernière partie beaucoup plus dense que la première où flash-back et chimères s'accélèrent, où la caméra virevolte, danse entourant finalement les personnages d'un halo de brume informe, stagnante, comme ce masque métallique ou ces bandages. |
Espace et musicalité. A la demande d'ARTE concernant un film muet à diffuser, l'Institut Lumière exhuma des archives et pu restaurer le long métrage. Non content de ce travail, Bertrand Tavernier (président de l'Institut) demanda à Louis Sclavis un musicien originaire de Lyon d'en composer la bande-son. Ouvrage colossal achevé avec les honneurs, puisqu'il parvient à mettre sa partition au service du film, de son atmosphère et de sa pulsation. Cette réussite culmine avec la seconde partie plus dramatique et le port du masque. Néanmoins aussi subtile soit-elle la composition masque par certains côtés le souci original de l'artiste. C'est-à-dire la musicalité intrinsèque des images, que se soit par la présentation d'un wagonnet sur des rails, la sonnerie du sifflet marquant le changement d'équipe ou le mouvement d'un groupe de personnes. De même la création |
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d'espace se trouve légèrement asphyxiée. Nous avons déjà étudié le cadre mais c'est bien dans l'appréhension d'une troisième dimension, d'une profondeur que l'oeuvre étonne et déconcerte. Il y a ces déformations liquides sur l'image, les surtitres qui se meuvent vers l'horizon pour mieux revenir vers le premier plan. Un espace accentué par la création de plages compactes où il s'entremêle au temps. Prenons l'exemple du retour de l'ouvrier chez lui portant ses bandages : le médecin pose un paquet sur la table à n'ouvrir que dans trois jours après avoir ôter les pansements. La chambre et la cuisine deviennent donc le lieu d'une attente sans fin ou le texte (à ouvrir dans trois jours) réapparaît tel une douleur lancinante. Une antichambre du néant bénéficiant d'une porte sur une pièce sombre où la bête gît. Mascarade. Il y a dans le cas de l'homme défiguré et masqué une intense mythologie aussi bien littéraire que cinématographique. On pense pêle-mêle au Fantôme de l'Opéra ou aux Yeux sans Visage. Ce portrait d'une femme doublement aliénée -d'un point de vue social aussi bien que marital- doit beaucoup à ce masque, paravent des sentiments les plus bas. Le film développe une dimension charnelle, une volonté de modeler un véritable visage, une frontière du corps. Figure hiératique d'un passé inaccessible. Ce visage factice qui recouvre une vision atroce, mais qui renvoie aussi à la figure éthérée, diaphane et de porcelaine de Sandra Milovanoff, n'a-t-il finalement pour essence que de capter, de figer un passé révolu, une vie hors d'atteinte et impossible. Y a-t-il horreur plus absolue que d'être condamnée au néant, d'avoir un destin figé ? Le plan magnifique nous montrant l'homme masqué dormant le jour sur sa couche est symbolique de l'amas de chair qu'il est devenu sans son identifiant social qu'était son visage. Il est un poids mort que son épouse ne peut plus toucher ou embrasser. Peut-elle finalement l'aimer, non, elle ne prend même plus la peine de lui préparer son repas (voir le coup d'il que l'ouvrier jette à sa gamelle en partant à son travail de nuit), condamnée qu'elle est d'observer cette face mi-métallique mi-organique. Le récit décide pourtant d'aller plus loin en renchérissant sur la haine et la peur de l'Homme. Que l'amant se pare du masque devenant ainsi le double du mari, bourreau par excellence qui ne peut lui apporter ce qu'elle pense lui être dû n'est pas un hasard. Jusqu'au bout l'homme l'aura retenue prisonnière, devenant monstre ou finissant dans la rivière, il n'y a pas d'échappatoire possible et c'est à genoux devant l'homme (de dos à l'écran) qu'elle regarde pleine de terreur la direction pointée par le doigt de son époux, au-dessus de nous, le ciel, l'avenir, la mort ? La résolution finale (introduite par un liquide à la consistance proche du sang sur la pellicule), pirouette onirique et happy end, a-t-elle été voulue par l'auteur ou les producteurs, les sources ne sont pas claires. Toujours est-il qu'elle enfonce le clou quant à la dérive de la psyché d'une femme retenue et piégée, sans perspectives d'avenir, condamnée à élever ses enfants. Altérité, humanité et frontières organiques sont autant de sujets traités par le scénario inspiré. L'ami retrouvé. Marcel Carné écrivait
: "Images dures, simples et belles, mises au service d'une
histoire terrible, douloureuse, parfois brutale, mais dont la puissance
fut rarement surpassée dans tout le cinéma français."
Plus que cela il s'agit d'une vision enchanteresse. Le réalisateur
avait coutume de dire "Un acteur, c'est un enfant, un metteur
en scène c'est un adulte", une telle appréciation
de la dureté de la vie d'ouvrier carrier et cimentier, de la
condition de la femme dans ce schéma de société
ne peut-être qu'une réflexion d'adulte. Elle transcende
le drame d'atmosphère pour se placer en compagnie des Renoir
ou Murnau au panthéon cinématographique mondial. Les
superlatifs ne manquent pas pour qualifier un long métrage
qui surprend d'autant plus qu'il fut réalisé il y a
plus de 70 ans. Incroyablement jeune, inventif, moderne, il bénéficie
d'un mouvement constant, d'une représentation d'espace et de
temps probante et d'allers et retours dans le subconscient. Rencontrer
un pareil chef d'uvre représente une sensation inouïe,
celle d'une éternelle jeunesse, d'une clé vers une autre
époque de création artistique recoupant la nôtre,
et simplement l'obtention d'un chaînon manquant que l'on subodorait
sans le connaître. Unis dans une même passion, les cinéastes
de ce talent ne peuvent rester ignorés, on le redécouvre,
on les plagie sans le savoir, c'est tout. |
F.
Flament
19 Avril 2002 |
Fiche
technique
REALISATION, SCENARIO
Charles Vanel
ASSISTANTS REALISATEURS
Jean Cassagne et Raoul Lagneau
DECORS
Armand Bonamy
INTERPRETES
Charles
Vanel (L'ouvrier carrier)
Sandra Milovanoff (sa femme)
DIRECTEUR PHOTOGRAPHIE
Georges
Asselin, assisté de Gaston Brun, Marc Bujard et Henri Stuckert
MUSIQUE ORIGINALE
Louis
Sclavis (2000)
DUREE
75
minutes
REGIE
Edouard Lepage
DIRECTEUR DE PRODUCTION
Georges O'Messerly
PRODUCTION
Films Fernand Weill
PREMIERE FRANCAISE
Le 31 Mai 1930 (Circuit Pathé)
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