Family isn't a word, it's a sentence. Les trois enfants Tenenbaum ont fait preuve très jeunes d'un indéniable talent dans des domaines éclectiques : la littérature pour Margot, la finance pour Chas ou le tennis pour Richie. Vingt ans plus tard, et un divorce, la splendeur a passé. Royal habite à l'hôtel. Etheline reste solitaire. Margot est mariée à un psychiatre, Chas, veuf, tente d'élever ses enfants, enfin Richie a stoppé brutalement sa carrière. Le patriarche annonce alors à sa famille qu'il ne lui reste plus que six semaines à vivre et qu'il souhaite les passer avec eux.

LA FAMILLE TENENBAUM

Wes Anderson est béni des dieux. A 31ans, 3 films a son actif (Bottle Rocket en 96, Rushmore en 98 et celui qui nous occupe ici), adoubé par Martin Scorsese, comparé à Orson Welles (d'ailleurs son titre est un clin d'oeil à The Magnificient Anderson) et choyé par les producteurs, il a tout pour être la nouvelle égérie de l'intelligentsia new-yorkaise. Certains de voir en lui un Woody Allen. Une aura qui lui permet de réunir pour sa chronique familiale un nombre impressionnant de vedettes pour incarner les 8 personnages principaux. Des acteurs charismatiques, en tête desquels Gene Hackman et Gwyneth Paltrow. Le premier tour de force est de leur avoir laissé un espace limité, d'être parvenu à les faire s'exprimer sans cabotinage, sans tirer la couverture à eux. La direction d'acteur force le respect, surtout lorsque l'on voit avec délice un Ben Stiller s'aventurant dans de nouveaux sentiments. Si le tournage fut bref, à peine 2 mois, le budget de 21 Millions de dollars permis de créer le New York chimérique du cinéaste et de son vieux compagnon d'écriture Owen Wilson. Ils en ont profité pour faire appel à des familiers et des fidèles : le frère de OWen, Luke Wilson et Ben Stiller, avec qui il a travaillé sur Zoolander, mais aussi Bill Murray déjà présent sur Rushmore, sans oublier les talents artistiques de Eric Anderson, frère du réalisateur et auteur de tous les dessins, notamment les portraits de Margot. Tous ces ingrédients concourent à créer une véritable ambiance : une oeuvre familiale que chaque composante vient nourrir à sa façon. Une condition sine qua non, puisqu'il s'agit ici de suivre des caractères plutôt qu'une véritable intrigue.

Schultz revisité. Nous voici transposés dans un univers aux limites de la réalité. Si New York est reconnaissable (tous les plans y furent tournés, notamment à Harlem) difficile de se repérer dans le temps ou dans l'espace. A l'instar d'un conte moderne, les quartiers, les époques restent volontairement hors de notre portée. Il faut dire que le cinéaste est un adepte du détail, des accessoires, de l'accumulation. Les décors ont reçu le plus grand soin, avec

tout d'abord le choix de la maison. Un manoir improbable et gothique sur 4 étages. Un lieu de vie pour cette nouvelle famille Addams (mention spéciale à la jeune Margot qui n'a rien à envier à Mercredi), et un rêve pour tout metteur en image qui se respecte : jeu sur les escaliers, les toits, les interphones entre les étages…. Une demeure iconoclaste et stratifiée, qui confère une atmosphère de cartoon, renforcée en cela par les tenues immuables des personnages, la même fourrure, le même survêtement, le bandeau de tennis, le même costume. Les Tenenbaum semblent rester bloqués dans des décors et costumes enfantins. Par ces choix, ils font ressentir leur rupture avec le monde, et leur immense regret quant au passé. Une sorte de cocon duquel on ne voudrait s'envoler, une matrice membre à part entière de la famille. Par ses plans surcadrés (comme la scène où Royal parle à ses 3 enfants ou lorsque Margot et Eli rompent sur l'extrémité de 2 passerelles à angle droit), et le travail sur tous les accessoires, l'auteur arrive à une nouvelle imagerie à la limite de celle de Jean-Pierre Jeunet sur Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain. A cette différence près que pour l'américain tout est ouvert aux quatre vents. Le long métrage se trouve mu par l'inertie de ses personnages et de leurs interactions, par leurs souvenirs et leurs rancoeurs beaucoup plus que par un fil conducteur précis. Il y a bien entendu la présentation des manies des différents caractères, mais une fois cette routine installée, pas de volonté de rebondir, une certaine latence est nécessaire à l'évolution des relations. Ne nous fourvoyons pas, les protagonistes n'ont rien de marionnettes, juste des êtres en pleine rupture. Ce qui pourrait passer pour une comédie, certains dialogues ou situations sont absolument hilarantes, est aussi intrinsèquement nostalgique, mélancolique.

 
Un air de famille. Prisonniers d'un éternel automne, les membres de la famille Tenenbaum (tout droits sortis des écrits de J.D. Salinger) surnagent dans un monde suranné, où musiques et précipitations accompagnent leurs circonvolutions. Sur la voix off d'Alec Baldwin, nous voilà projeté dans une adaptation d'un roman fictif. Construit en forme de chapitres, le récit en devient étrangement structuré, alors qu'il ne met en scène que des vignettes ou saynètes (un peu comme le placard et ses murs de jeux de société). Sur fond de Hey Jude, l'enfance passe comme un souffle, avec candeur et innocence. L'écrit est omniprésent avec des textes en surimpression, qui nous obligent à la plus grande attention puisqu'il faut à la fois les suivre ainsi que le conteur et les images. Une entrée en matière absolument hilarante (les souris dalmatienne, la première pièce de Margot…) dans un style daté, presque ancré dans l'iconographie télévisuelle seventies. Le rythme commence alors très lentement à s'inverser, au fur et à mesure du film, la neige fait place à un soleil d'hiver, les musiques passent d'un rock new-yorkais à des morceaux classiques. Car tout est affaire de tempo dans une histoire où tout semble immobile. Repensons à ces plans mémorables de Margot dans sa baignoire frappant la faïence avec sa prothèse en bois, tel un métronome, elle égrène ces minutes inutiles. Chaque personnage à sa propre fréquence, sa propre conception de la vie (Eli est drogué et vit à cent à l'heure, Dudley et Raleigh sont simplement sur un autre fuseau horaire, Chas rempli son existence pour éviter de penser, les autres sont timides ou introvertis). Le tout soutenu par une riche bande son revisitée par Mark Mathersbaugh et télescopant les grands standards des Stones ou de Dylan, de Ravel en passant par les Clash ou les Beatles.

Une forte proportion de l'humour base aussi son impact sur le rythme, l'achoppement de certaines répliques ou situations (lorsque les 2 jeunes enfants demandent à Margot ce qui est arrivé à son doigt, nous voici projetés en train de couper des bûches ou quand Royal explique que Pagode l'a emmené sur son dos à l'hôpital, après l'avoir lui-même blessé). Il s'agit du moteur de la réalisation, nous placer sur une montagne russe, où nous sommes incapables de voir arriver la tentative de suicide ou telle autre péripétie. En étirant certains dialogues et en réduisant des laps de temps importants à quelques secondes (la finale perdue de Richie ou les expériences de Margot entre 20 et 30 ans relatées par le détective privé), le cinéaste entretient entre le spectateur et sa chronique une étrange promiscuité. Le second degré est aussi en lui-même une manière d'impliquer le spectateur, une sorte d'humour triste à la Droopy, dont se rapproche le personnage de Pagode.

Da capo. "Et ma seconde chance ?" semblent crier les protagonistes. Une fois l'enfance passée, les dons et l'innocence envolés que reste-il à part regrets et malaises. La réalité des choses et de l'existence a eu raison de ces génies, et en résulte ces 20 années d'échec et de désastres. Des jeunes gens prostrés dans le passé, obsédés par le magnifique, ils ne peuvent se satisfaire de ce que leur offre leurs contemporains. Margot reste prostrée

devant son téléviseur dans sa baignoire, pas qu'elle ait des envies autodestructrices (elle a pensé à attacher l'appareil pour ne pas qu'il tombe) mais simplement parce que la vie n'a plus rien à lui offrir. Elle a vécu trop vite, fait toutes les expériences avant ses trente ans et se retrouve désoeuvrée. Ils ne ressentent que dépression et échec. Pour tous il faut un bouc émissaire, un responsable du gâchis et la réponse est toute trouvée, le père. C'est bien le noeud du problème. Royal a toujours été en retrait au niveau intellectuel. Le seul enfant avec lequel il s'entend c'est Richie, le sportif. Il pouvait se promener avec lui dans les bas-fonds, partager ses rêveries dans les cimetières et son amour plein de contradictions pour sa mère (à voir cette formidable scène entre Margot et Royal où l'on apprend que le deuxième prénom de la jeune femme est Helen, celui de la grand-mère). Ce fils est certainement le seul à pouvoir faire tomber la carapace de cynisme. Finalement tous souhaitent retrouver le cocon de l'enfance, époque de réussite et d'insouciance. Royal et Etheline semblent bien enfantins dans leurs comportements, leurs sourires complices ou leurs rapports à l'amour, parfois immatures voir irresponsables pour le père. Mais ce patriarche aime les siens, à sa façon sans avoir eu le courage de s'accrocher et de se battre pour eux. La dernière leçon du film est celle-ci : on ne peut revenir en arrière, seul le présent est prépondérant. Royal ne pourra reconquérir son épouse, il ne peut que divorcer et faire de son mariage le meilleur possible. Il ne peut recréer certains liens avec ses enfants, mais il ouvrira à la vie ses petits-enfants (qu'il sauvera d'un accident d'ailleurs). Dans sa relation avec Chas, le personnage prend toute sa dimension, il sera le seul à pouvoir lui faire surmonter son deuil et leur dernier regard dans l'ambulance est empreint d'amour. Tous les êtres sont à la recherche du pardon et de la reconnaissance. Margot en est privée depuis l'enfance, de part son statut d'adoption. L'instant où Royal reconnaît enfin le talent de sa fille dans un vaste éclat de rire durant la représentation sa nouvelle pièce est émouvant. Une famille est la vôtre, même si elle est la pire possible, elle vous façonne telle une pièce de puzzle. Une sensation que Eli cherche à obtenir, il veut appartenir aux Tenenbaum, obtenir l'estime de la mère, coucher avec la fille, bref approcher le bonheur et la sensation d'appartenance. L'épitaphe finale fait directement écho au drapeau du début. Les Tenenbaum forment une boucle, la vie continue et recommence avec ses erreurs et ses joies. Difficile de dire ce que retiendra la postérité, mais le voyage était jubilatoire, empli de folie douce et tendrement nostalgique.

 
 
F. Flament
24 Mars 2002

 


 

 

 

 

Orchestre d'automne
Film américain de Wes Anderson (2001), nominé aux Oscars pour le scénario original, primé aux Golden Globes (meilleur acteur) et présenté à Berlin. Avec Gene Hackman (Royal), Gwyneth Paltrow (Margot)... Sortie française : le 13 Mars 2002.

Multimédias
Bande-annonce (vo)
Photographies (24)

Liens
Le site officiel
Les films de W. Anderson
Le film sur l'IMDB
Gwyneth Paltrow

Fiche technique
REALISATION
Wes Anderson
SCENARIO
Wes Anderson et Owen Wilson
MONTAGE
Daniel R. Padgett et Dylan Tichenor
INTERPRETES

Gene Hackman (Royal)
Ben Stiller (Chas)
Gwyneth Paltrow (Margot)
Luke Wilson (Richie)
Owen Wilson (Eli)
Bill Murray (Raleigh)

DIRECTEUR PHOTOGRAPHIE
Robert D. Yeoman
DECORS
David Wasco
COSTUMES
Karen Patch
DUREE
108 minutes
PRODUCTEURS
W. Anderson, B. Mendel et S. Rudin
PRODUCTION
American Empirial Picture
TITRE ORIGINAL
The Royal Tenenbaums
SORTIE FRANCAISE
Le 13 Mars 2002

 

 
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