Foule sentimentale. Il est édifiant de contempler la glèbe dans laquelle se débat le cinéma anglais depuis dix ans lorsque l’on conçoit que ses seuls succès d’exportation furent les comédies à l’anglaise estampillées Working Title. A la tête de cet empire prospère un scénariste qui n’a pas son pareil pour marier flegme, amours contrariées et seconds rôles aussi désopilants que d’un stupéfiante tenue.

LOVE ACTUALLY

Son nom, Richard Curtis. Il ne vous dit peut être rien au demeurant mais lorsque nous aurons précisé qu’il est l’heureux parent d’un opulente marmaille composée de Mr. Bean, Quatre Mariages Et Un Enterrement, Coup De Foudre A Notting Hill et autre Journal De Bridget Jones vous commencerez à le cerner. La réputation de l’homme de plume n’est plus à faire, sens de la rythmique, de la scansion et du casting (on notera dans le présent kaléidoscope nombre de fulgurances cocasses et élégamment troussées comme la rencontre des doublures de nu, la relation entre un homme et une femme ne s’exprimant pas dans la même langue ou encore cette déclaration-sérénade effectuée à l’aide de pancartes), il ne lui manquait plus qu’une corde à son arc. Le voici donc qui se jette dans le grand bain en fourbissant ses armes de réalisateur. Comble de l’impudence il choisit pour ce faire son propre scénario, le plus expérimental qu’il nous ait livré depuis ses débuts puisque vaste mélange opportuniste et fumeux de pitchs faméliques fraîchement éclos et autres squelettes décharnés. Une fresque ample – pas moins de deux heures et dix minutes – qui fait s’entrecroiser, sur fond de musique assourdissante, dans un Londres hivernal s’affairant aux préparatifs de Noël pas moins d’une vingtaine de personnages aux liens plus ou moins ténus (le Premier Ministre épris de sa servante plutôt potelée, un écrivain qui trouve la femme de ses rêves au Portugal alors qu’elle n’entend rien à sa langue, un publicitaire amoureux fou de l’épouse de son meilleur ami, le chef d’une maison d’édition débonnaire coincé entre sa famille et les avances étourdissantes de sa sémillante secrétaire ou encore ce veuf qui va aider son beau-fils à vivre son premier amour…). Pourtant la comédie chorale façon Robert Altman n’a pas encore livré tous ses sésames et le néophyte british en fait par instant l’amère expérience. Notre empereur de la bluette sirupeuse, virtuose flagorneur du sentiment désarticulé, du dandy égaré dans les contrées chichiteuses et nunuches du cœur ne saurait à l’évidence se targuer du titre de metteur en image. Trop occupé à pérorer dans le giron de ses répliques ciselées il s’enlise au sein d’une apathie duveteuse autant que fastidieuse, du sucre caramélisé ou caillé, dont seul peut-être le personnage de Bill Nighty, vieux rocker cynique sur le retour, qui ne cesse de claironner à qui veut l’entendre la bêtise indigente et abjecte de son titre exhumé de la naphtaline, pourrait nous extirper. Englué mollement dans les avatars de la passion le cinéaste néglige les transitions ou césures pour se concentrer de façon étonnamment radicale sur la propre boursouflure de sa structure (débutant assez ironiquement par un mariage et un enterrement). Pour lui ne saurait perdurer que l’effet émotionnel, la sensation gracile et revigorante que l’amour papillonne tout autour de nous. Il arpège ainsi définitivement son patchwork lyophilisé et éphémère à l’instar d’un dispositif régi par un angelot inattentif et zappeur.

Les frontières du cocon. Pourquoi s’embarrasser de scènes d’exposition convenues voire même d’appesantissement sur les protagonistes. Ils prennent corps grâce aux remarquables comédiens qui les campent (Hugh Grant, Emma Thompson, Alan Rickman, Liam Neeson…) et au capital sympathie qu’ils drainent. Le réalisateur s’évertue à survoler allégrement son récit stratifié

pour épousseter, ça et là, sans autre but que d’expulser suffisamment de poussière pour embuer les pupilles et étreindre les âmes. Paradoxe d’un long métrage plein à craquer, sa texture tient de l’épure – régurgitant par ses pores prophylactiques les scories pleines de guimauve, inhérentes à sa catégorie cinématographique claquemurée – et appose malicieusement deux modes de lecture, l’un obvis et l’autre obtus. Le premier régime de sens se focalisera sur l’intrigue habile et acidulée tandis que le second musardera en glosant sur un genre à l’agonie, piégé ici aux confins de son évolution exponentielle, dans un paroxysme pantagruélique. Jusqu’où peut-on empiler ou agglutiner les soubresauts et autres épiphénomènes avant de péricliter ? Le camaïeu abstrait de Richard Curtis vise à définir la nouvelle frontière du cocon protéiforme de la comédie romantique. Il choisit donc de progresser par bonds, d’acmé en acmé, à la recherche du plus pur résultat, chaque scène devant faire mouche, résonner à la manière d’une anamnèse. Etrange conflagration que cet amalgame détonnant d’expériences light. Comme si nous était présenté un résumé express de plusieurs films respectant scrupuleusement les codes édictés et érigés en art par le sieur Curtis. On en vient à abandonner les réticences relatives au racolage pour ressentir, médusé et impuissant, un suicide grotesque, sublime et nimbé de forfanterie. En effet, à mesure de l’avancée du film, et de sa conclusion en forme de feux d’artifices vaporeux, celui-ci se départit de la sobriété pour s’abreuver voracement de chaque étincelle synonyme d’une vie prolongée. La rentabilité prime à la destinée de l’œuvre, en filigrane (le sentiment derrière le verbe est le comburant de l’escapade exotique) il faut surtout y voir son lent délitement, désenchanté et inexorable. Vénalité et cynisme auraient sonné le glas du rêve. Après tout, nous, spectateurs, croyons-nous encore en cet amour de pacotille ? Une insidieuse agueusie émerge de l’imbroglio embryonnaire sur lequel nous sommes juchés. Celle selon laquelle nous ne serions entourés que de moments tronqués, à l’emporte-pièce, dépossédés de substance. Condamnés à errer comme des ombres dans les aéroports en quête de quelqu’un qui nous y attendrait – il deviendrait alors le plus bel endroit du globe et nous agrègerait au groupe. Le fait que le personnage de Hugh Grant se lance dans une diatribe persifleuse contre l’autorité des Etats-Unis lors d’une allocation télévisée peut alors souffrir diverses interprétations. Dont la plus cinglante serait une revendication opiniâtre de l’indépendance culturelle face à une civilisation envisagée comme impérialiste et libidineuse. Défendre son existence et son attachement aux valeurs surannées, à cet art affable de la conversation raffinée et séduisante rendu aujourd’hui caduque et impossible par une dynamique dévastatrice. A la fois fieffé romantique et bourreau sardonique le scénariste-réalisateur se matérialise sous la forme de l’enfant costumé en pieuvre. Chaque bras dénué d’innocence occupé à une histoire et, esseulés, deux personnages qui ne peuvent se parler, échanger la moindre bribe de phrase séparés qu’ils sont par l’intrigue conquérante. En battant en brèche, dans une résignation troublante, la communication des deux partenaires délaissés, le cinéaste matérialise le passage du vide au sein du couple. L’ineffable Satori. Peut-être est-ce au final tout ce qu’il ambitionne : ausculter le malaise au rabais d’une relation syncopée, affligée et rongée par un fantasme énamouré, inaccessible. Contrairement à ce qu’il affirme ostensiblement à l’écran, il n’entend rien à l’ellipse, à ces portes frénétiques qui s’ouvrent et téléportent vers un avenir possible sous forme de visage féminin radieux. Accumulation d’horizons bouchés et sarabande d’occasions avortées, ne nous leurrons pas, Love Actually n’est qu’un manifeste sur les corridors obstrués ou encombrés, les voies barrées et solitaires, ces portes qui claquent sèchement empêchant définitivement les êtres d’embrasser leurs chimères illusoires. En cela il est certainement l’ultime – et coupable – déclinaison de la comédie romantique, le parachèvement pataud et adipeux d’un édifice moribond à l’étrange et roboratif attrait.

 
 

F. Flament
4 Janvier 2004

 

 

 

 

 

 

La croisée des chemins

Film anglo-américain de Richard Curtis (2003). L’ultime et coupable déclinaison de la comédie romantique anglaise. Un parachèvement dialectique, pataud et adipeux d’un édifice moribond à l'étrange et roboratif attrait. Sortie France : le 3 Décembre 2003.

Multimédias
Teaser américain N°1 (vo)
Teaser américain N°2 (vo)
Photographies (55)

Liens
Le site officiel américain
Le film sur l'IMDB
Martine McCutcheon 1 / 2
Site sur Alan Rickman 1 / 2
Site sur Emma Thompson

Fiche technique
REALISATION, SCENARIO
Richard Curtis

MONTAGE
Nick Moore

DIRECTEUR PHOTOGRAPHIE
Michael Coulter

INTERPRETES
Hugh Grant (Premier Ministre anglais)
Liam Neeson (Daniel)
Colin Firth (Jamie)
Laura Linney (Sarah)
Emma Thompson (Karen)
Alan Rickman (Harry)
Martine McCutcheon (Natalie)
Bill Nighy (Billy Mack)

MUSIQUE ORIGINALE
Craig Armstrong
PRODUCTEURS
Duncan Kenworthy, Tim Bevan, Eric Fellner, Chris Thompson, Debra Hayward et Liza Chasin
DUREE
130 minutes

PRODUCTION
Working Title, DNA films, Studio Canal+, Universal Pics, Good Machine, Little Bird Ltd. et Seven Arts Pics / Mars (Distr.)
 
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