Au paradis, sur Terre. Yan Ying est une "Dame du Nord" (une prostituée) de Wuhan en Chine Populaire. Un métier auquel elle a du se résoudre à la suite de l'exécution de son fiancé Zhang Yue, il y a 3 ans. Il avait accidentellement tué un homme lors d'un hold-up, dans lequel il essayait de rassembler l'argent manquant pour retourner auprès de sa dulcinée à Shenzen. Elle a finalement décidé de se rendre à Hong-Kong avec un simple visa touristique. Là elle croise la route de 3 autres marginaux, émigrés tout comme elle et la mère de Zhang Yue.

LOVE WILL TEAR US APART

Le couple improbable formé par Ah Jian, un petit malfrat gérant un magasin de vidéos pornographiques, et Ah Ying, une ancienne professeur de danse dans la quarantaine ayant perdu son fils et son pied droit et se retrouvant liftière dans un grand immeuble (captive d'un va-et-vient inéluctable, un supplice infernal et déprimant). Enfin Ah Chun, un réparateur d'ascenseur introverti, hantant les bordels et les échoppes sexuelles. Au milieu de la nuit, des karaokés, des lieux de débauche crasseux et des dancings, leurs trajectoires initiatiques vont s'entremêler un court instant.

La plus grande douleur d'un homme. Depuis le mois de Juillet 1997, la cité de Hong-Kong est revenue au sein de l'escarcelle de la mère patrie, la Chine Populaire. Pourtant depuis le protectorat anglais bien des bouleversements ont eu lieu des deux côtés d'une sinistre frontière. C'est donc un enfant occidentalisé et prolifique qui rencontre une matrone aux allures gigantesques et à l'idéologie antagoniste. L'incompréhension et la léthargie règnent en maître. L'identité est instable (monnaie différente), se fracture, et dès lors que signifie réellement être chinois dans cet Hong-Kong post-rétrocession. Voici l'un des constats que le jeune réalisateur Yu Lik-Wai a souhaité dresser dans son premier long-métrage. Il n'est certes pas novice dans le septième art, puisqu'il avait déjà signé un documentaire primé, Neon Goddesses en 1996 (auquel la première scène du film renvoie pudiquement) avant de devenir le chef opérateur officiel de Jia Zhang-Ke sur Xiao Wu, Artisan Pickpocket (pour lequel il reçoit en 1998, le Wolfgang Staudt Award Netpac Prize à l'International Forum of New Cinema de Berlin), Platform et plus récemment Unknown Pleasures (qui se permet une petite référence au film de Yu Lik-Wai avec la vente de DVD sous le manteau). Un rôle qu'il jouera aussi pour la réalisatrice Ann Hui On-Wah sur Ordinary Heroes en 1999. Par l'intermédiaire de sa société de production Hu Tong Communications, il s'investit en Chine et a notamment produit la première fiction de Jia Zhang-Ke. Son dernier projet, People Exchange, toujours axé sur les rapports entre la Chine Populaire et la ville qui vient de rejoindre son giron, est en attente de financement. Pour ce cinéaste né à Hong-Kong et ayant suivi le trajet inverse de ses personnages, l'important était de réfléchir sur le destin de personnes émigrées de nature, sans racines et devant affronter leur statut de victimes. Persécutées par la sensation lancinante d'un ailleurs, improbable échappatoire à la fin inextricable et irrévocable.

Echos et hésitations. Car les caractères du cinéaste sont figés dans une sorte de transe. Par leurs coiffures inamovibles et la lassitude des corps ou de la vie (Ah Jian rentre en disant à Ah Ying qu'il ne sait pas quoi faire, en désespoir de cause elle lui dit de manger à nouveau, une proposition à laquelle il préfère se vautrer sur un fauteuil en écoutant une retransmission radio qu'il descend en flammes) ils accentuent la teneur expectative de

l'histoire. Leur morne impassibilité résonne de concert avec le titre anglais, chanson de Joy Division qui clamait et révérait son désespoir. Tout se déroule comme si les habitant s'étaient arrêtés, attendant frénétiquement de constater ce qui a changé. Ils sont, à l'instar des militaires parqués au bord de l'eau, indigents, absents de la vie. Ce n'est pas un hasard si la seule date prononcée (Octobre 1997) l'est au milieu d'un long plan nous montrant Yan amorphe sur son canapé. En quelques mois rien n'a évolué. S'en suit une vomissement, enfin une réaction ? La mise en image de Yu Lik-Wai est sans cesse sur le fil du rasoir, puisqu'elle doit porter en elle l'intensité dramatique qui a subtilement déserté les péripéties et les interactions des personnages. Nous voici plongés dans un monde où les regards ne se croisent pas (Yan devant le mendiant ou cette scène d'anthologie entre Yan et Ah Ying), contradictoires et non indifférents, ils se posent sur un écran -une télévision ou un miroir-, un élément du décors ou simplement le vague (une image d'eux-mêmes fantasmée ou revenue du passé se superpose au néant), il s'évitent. Toute la gageure de la réalisation réside dans le rendu de la cohésion, des causes et des effets. Car comme ces ombres que projettent les personnages sur les murs et les fabuleux décors (décrépis, portant intrinsèquement les blessures du temps), chacun impressionne l'autre, laisse une infime partie de lui vivre dans ceux qu'il côtoie. Le montage y contribue, jouant sur les programmes de télévision qui continuent d'un intérieur à un autre, sur la posture identique de deux personnages (assis à une table), avec la musique karaoké de Ah Ying qui rythme en même temps la marche de Yan (on notera d'ailleurs que celle-ci s'arrête en même temps que la chanson), sur le coup de téléphone de Ah Chun et la réponse du tenancier du bordel alors que le jeune chinois est déjà dans la salle d'attente.

Dans une stase faite d'hésitations et de regards en arrière, les partis pris formels stigmatisent une vie teintée d'errance et de dégénérescence. Ils portent en eux la douleur et les doutes des habitants. La narration en devient éclatée et écartelée, erratique presque déracinée mais curieusement la caméra ne s'emballe pas sans liens de fiction, ils existent mais c'est au spectateur de les débusquer. Ainsi ne nous hâtons pas de reprocher à l'artiste son appartenance au jeune courant chinois, par ses moments de solitudes et de langueur, par cette crainte viscérale de ne pas adhérer à la réalité -une anxiété qui transmue une mise en image occidentale- il en a les caractéristiques, mais il présente par ailleurs d'autres références, notamment taiwanaises avec ses longs plans séquences (les adieux de Yan dans l'appartement). En repensant à sa structure, il devient clair que le cinéaste a souhaité créer une véritable toile d'araignée dans l'espace et dans le temps. "Tout le monde peut se passer de tout le monde" avait dit Ah Jian à une de ses conquêtes, rien de plus faux. Nous ne sommes qu'un gigantesque réseau où chaque décision affecte la vie d'autrui.

La sensation et la sémantique induite par ces échos devient alors difficilement définissable, pratiquement ontologique. Il y a ce pied frôlé, plus tard amputé. La salle de danse lieu de rencontre, ensuite vidée de substance et de danseurs du dimanche, puis le dancing final, comme si ce point de confluence ténu était le point névralgique d'un monde dont les habitants s'ignorent. Une émission de radio écoutée et raillée par Ah Jian, dans laquelle Ah Chun pratique ses blagues téléphoniques et ce "Oh" de l'interlocutrice qui suit l'annonce de la profession de l'homme qu'on lui présente. Sans oublier l'image indélébile de la fenêtre de l'immeuble où se situe le bordel, ses motifs ondulée et autarciques représentent à merveille la pensée de Yan, ses circonvolutions et fêlures. La vue au-delà de cette armature est à la fois nette et indescriptible, il semblerait qu'une structure métallique se superpose au paysage, à moins que ce ne soit des branches qui s'enchevêtrent dans le lointain. Nous y viendrons avec Yan à quatre reprises, d'abord accroupie, de noir vêtu, pendant une descente nocturne de police, puis après la passe d'avec Ah Jian, cou dégagé, chantonnant debout, habillée de noir et filmée en contre plongée, par la suite elle sera en plein jour debout, frottement nerveusement l'encadrement à la suite des révélations de Ah Ying sur le décès de son fils, enfin à la suite du départ de la jeune chinoise (dans un wagon propre opposé aux décors urbains saumâtres et toujours teinté de bleu) nous revenons en travelling avant sur ce lieu déserté mais résonnant à jamais du passage de cette femme, son absence nous saute au visage, ce qu'elle nous a laissé aussi. La lumière, dont le symbolisme est pléthorique, réapparaît à de nombreuses reprises. C'est d'ailleurs moins des luminosités scintillantes, que l'action de couper le flux électrique, la vue (à double sens, être observé et voir). Un geste que pratique Ah Ying dans la pièce où Ah Jian écoute la radio (le téléphone du coeur) ou regarde la télévision, sans se préoccuper de lui, coupant cours à la pseudo-conversation, elle affiche là son mépris et son indifférence. A la fin du long métrage, Yan se défoule sur la piste de danse, mais le noir se fait suite à une coupure électrique respectant les restrictions énergétiques votées par le gouvernement. D'ici à psalmodier sur le comportement d'une classe dirigeante, il n'y a qu'un pas. Le plus intéressant est de noter que Yan refuse le briquet tendu par un homme, ce refus de voir, d'être éclairée, regardée et admirée est la conséquence d'un esprit s'enfonçant dans le cynisme et le pragmatisme. Elle n'attend plus rien, elle veut juste se saouler de mouvements. Rien n'importe plus que l'apparence. Un briquet oui, mais rouge. Remarquons aussi le comportement de Ah Chun, qui se prive volontairement de la clarté du jour, derrière d'épais rideaux, préférant le faible spot rasant de sa table de travail.

La Nature abhorre le vide, la fixité. Dans sa volonté de structurer la trame temporelle entre les personnages, les souvenirs de Yan, présents sous forme de flash-back -si bien insérés dans l'histoire qu'ils en deviennent pratiquement indéchiffrables- s'articulent autour d'une perte et de la chanteuse Teresa Deng, dont Ah Ying écoutera à deux reprises un morceau. Dire alors que les souvenirs et les souffrances de

l'une empiètent sur l'autre serait pur euphémisme. On ne sait finalement plus à qui elles appartiennent. L'une et l'autre n'ont qu'une photographie (puits où ressourcer sa peine), mais dans les moments où elle ressasse le passé devant un aquarium, Ah Ying n'a t-elle pas les mêmes souvenirs (travestis ou réinventés) que Yan. Comment oublier que les deux films de propagande (peut-être le même ?) sont pour le premier en noir et blanc, puis pour le second en couleur. La confusion se tapît dans ces infimes variations, réintégrant le peu d'épice inhérent à l'existence. Où que l'on se retourne, une vue identique, la même situation, physique ou émotionnelle (Ah Chun dans cette cage d'ascenseur peut à peine se mouvoir, sans oublier l'exiguïté de la chambre diaprée où Yan reçoit ses clients où les aires urbaines : balcons, grillages, parkings…). Dès lors dans un cadre établi, on tente de découvrir une échappatoire, une profondeur qui nous permettra de coexister, voir de former une bulle protectrice autour de soi (souiller les murs d'un graffiti, arranger un table de travail, ajouter à la préparation d'un repas un certain rituel). Les souvenirs reviennent, amplifiés, Ah Ying et Ah Jian aiment à travestir le moment de leur rencontre ou l'amputation. Où se trouve la réalité, le fantasme ? L'accident de voiture semble lui, véridique, appuyé qu'il est par cette courte scène où Ah Ying écoute un froissement de tôle dans la rue par un matin calme. Pratiquement l'intégralité du film se déroule en intérieurs, teinté de luminosité diaphane et oppressante. Ils traduisent merveilleusement l'ambiguïté et l'aliénation d'une vie urbaine sans but, sans racines, sans avenir. Un monde figé. Néanmoins la profondeur, la latitude peuvent surgir, faire une irruption impromptue dans ce cadre sclérosé. La largeur est évidemment introduite par le travelling lorsque nous suivons Yan dans la rue. Quant à la profondeur, elle peut être le résultat des décors et de la position de caméra (l'escalier montant du bordel, le couloir de l'appartement, l'angle de la cuisine), mais aussi d'un écran de surveillance où l'on voit Ah Jian gravir les marches, dans ce cas, l'extérieur pénètre l'intérieur et parasite complètement le lieu. Le devenir trouble le présent, les souvenirs, l'instant vécu et le futur se conjuguent au même temps. Les symptômes d'un immobilisme latent sinon appelé ardemment. La plus splendide réussite est l'utilisation des miroirs, omniprésents, ils renvoient l'image déformée, les regards obliques, créant une profondeur et rendant compte de la propension naturelle à recréer dans un espace confiné. De quel côté du miroir sommes nous, notre essence ou sa projection fantasque ? Notre corps ou notre âme ? Est-ce la Nature qui cherche à combler un vide ou une fraction atavique de notre inconscient qui lutte contre le désoeuvrement. La nuance est faible. Par exemple le son vient remplir l'ascenseur à chaque arrêt, l'ouvrant fortuitement sur l'extérieur, transformant un espace clôt en une immensité, comme lorsque Ah Jian et Yan observent l'Océan. Cette sensation devient palpable dans les longs plans séquences, où le temps loin de s'écouler en hémorragie semble résister. Le cadre retranche son essence, refuse de mourir. Qu'importe la punition et l'incarcération, cet enfer auquel le nom de Yan fait allusion, il faut remplir le néant de vie, contraindre le mouvement à s'enclencher. Ce n'est pas la phrase de propagande "Aime ta patrie, Aime Hong-Kong" au fronton d'un immeuble austère qui nous emporte, mais bien le simple filet d'eau s'écoulant d'un robinet et les gouttes d'un collant qui sèche, projetées nerveusement sur un large miroir et suivies des oscillations calmes d'un fil tendu. La Vie se remplit de bruit et de mouvement par ces petites manifestations subséquentes, idoines pour retranscrire l'impérieuse volonté de vivre, d'évoluer. De supprimer le vide, de substituer aux 100 questions 1000 questions, de continuer une série au-delà de mille épisodes (4 ans). Surtout ne pas s'arrêter, ne pas contempler. Et pour voir quoi en fait, seulement son propre égoïsme, sa prison ?

Mort par bonheur. Voilà le paradoxe qui en bout de course soutient le film. Ou plutôt la dualité qui investi chaque être humain, prisonnier de son ego, le torturant et lui faisant miroiter une autre voie. De toute manière inaccessible. Mais cette fascination improbable, embrase les consciences, voilà le bonheur. Pourtant les personnages sont incapables de le vivre. Nous revenons alors à la parabole des soldats, prisonniers de leur caserne depuis la rétrocession et voyant la vie à leurs fenêtres. Ils sont jeunes, ont des velléités de découvertes et d'apprentissages mais restent irrémédiablement cloués au sol, tout le contraire de ces oiseaux marins virevoltant au large. L'oeuvre serait donc un pamphlet sur l'ultime supplice qui s'abat sur l'homme, son enfer des tartares, ou tel Tantale, il ne peut qu'observer au loin la fontaine du bonheur à laquelle il aimerait étancher sa soif. Difficile dans une société qui arbore le conformisme et la noirceur comme idéaux de vie, de parvenir à mener à bien nos existences marginales. Comment concilier les deux courants de notre pensée, pris en étau entre l'adhésion aveugle et la montée chronique de rébellion envers un tout indéfinissable qui nous à priver de quelque chose qui l'est tout autant. Pour Yu Lik-Wai, "le conformisme, pour protéger les intérêts de chacun, crée une parodie du bonheur". Dépassés les paroles de Ah Ying, perdue comme les autres dans un monde qu'elle ne comprend plus, "On ne survit que pour les autres", "notre bonheur est le bonheur des autres", le quête du bonheur est biaisée d'avance par une faillite des critères, par l'absence d'évasion qu'il est à même de générer. Les gens deviennent faux, redondants, pétrifiés, font semblant à l'instar de Ah Jian tancé par Yan. Ils laissent s'effilocher leur destin, qui se retourne contre eux avec une ironie sinistre (l'ascenseur qui se bloque). Avec le clivage social arrive négligence, parodie et arrogance, nous dit l'auteur. Nous en sommes venus à choisir "l'obséquiosité comme stratégie de vie".

Que signifie alors le mot bonheur. On peut "mourir par chance, par malchance, par bonheur… qu'est-ce que le bonheur ?" nous instruit Ah Jian. Est-ce une énigme tacitement indéchiffrable, un sésame d'embrasement, ou simplement l'ennemi intime de toute forme d'aliénation politique et économique. Une chimère qui capte en son sein le mal-être et la lassitude des laissés pour compte. Dans cette vie et ce cinéma karaoké, on est donc obligé de

revivre en modulant ses émotions ou ses actions. Pourtant la dimension paradoxale permet à certaines scènes de s'élever au-dessus des autres -comme pour les toiser-, tout en restant inextricablement liées à l'ensemble. Et ce quelque soit la dimension elliptique et alambiquée du projet. On y chante son amour et sa haine, on y contemple, on y critique la politique sociale et enfin on s'y amuse. Mais d'un humour torturé et blasé, fait de clins d'oeils aux initiés (la pancarte sur laquelle Yan inscrit Ann Hui, la réalisatrice avec qui Yu Lik-Wai a travaillé), de sourires impromptus (les tampons a la place des fleurs), absurdes (le tampax dans le nez, le vieillard mort dans les toilettes à cause d'un ventilateur, l'homme ayant fait sauter sa maison) et enfin de réflexions froides, cinglantes et cyniques (la zoophilie allemande forcément de qualité, le chien est allemand, et le mot "mouillée"). Retranscrire toutes ses sensations exponentielles seraient impossibles sans le concours d'extraordinaires et homogènes acteurs (principalement les interprètes de Yan, Ah Jian et Ah Ying, Ah Chun étant plus en retrait). Tony Leung Kar-Fai (L'Amant), star immense à Hong-Kong, qui coproduit le film, campe un Ah Jian tout en finesse et en profondeur qui lutte avec sa culpabilité et ses démons intérieurs. Il ne faut pas le confondre avec Tony Leung Chiu-Wai, comédien célèbre de par le monde notamment pour ses prestations dans les oeuvres de Wong Kar-Wai (qui, fait amusant, les réunira pour Les Cendres Du Temps). Lu Li-Ping, est tout bonnement magique dans ses débattements au sein des turpitudes de sa pauvre et minable existence. Ses transes extatiques et ses yeux vagues sont intrigants et désarmants. Sans conteste elle a toujours cette étincelle et cette finesse qui nous transportait dans Le Cerf-Volant Bleu. Quant à Wong Ning, elle nous surprend par sa faculté à changer d'attitude, pas totalement lunatique, ni changeante, elle essaie vainement d'accorder sa nature avec les codes ou les repères des autres. Elle veut transformer sa souffrance. On doit à ces deux talentueuses actrices les scènes les plus mémorable du film. Yan débarque en pleine nuit chez Ah Jian après s'être fait battre, elle a le visage tuméfié. Ah Jian refuse de se lever et c'est Ah Ying qui la soigne puis lui propose sa couche auprès de l'homme. Le lendemain, Ah Ying offre à déjeuner à Yan. Assises de chaque côté d'une petite table, mais pas face à face, elles regardent fixement devant elles, leurs yeux ne se croisent pas. Et la femme la plus âgée raconte fébrilement et cliniquement la mort de son enfant dans un accident de voiture puis son amputation du pied. Yan continue de manger, à peine esquisse-t-elle un arrêt, un geste de compassion dans les passages clés. Mais son oeil se mouille, elle compatit réellement à la détresse de son interlocutrice, en revanche, elle ne le montre pas. Cette émotion tout en retenue mérite tous les éloges.

Les jardins du printemps. Dans cette société mercantile et économiquement déficiente (la crise est effleurée avec la pâtisserie), les idéaux sont depuis longtemps passés de vie à trépas (la tante de Yan et l'examen du Commonwealth). Les êtres sont résignés à une vie terne, insipide et solitaires -même en couple de fortune-. Peut-être est-ce à force de les avoir gavés de messages de propagande ou de publicité, qu'ils ont perdu pied, sont obsédés par l'apparence et la phobie du contact (ce geste nerveux de Yan sur le papier hygiénique), incapables de discerner enfer et paradis. On vit et s'amuse bien mieux seuls, dans des lieux vides et connus. Le cadre se perd entre image-mouvement et image-temps, aucune interjection ou dynamique exhortant au changement rien que d'incessants atermoiements. Le sentiment d'appartenance a disparu dans une brume matinale. Et pour affronter cette vie viciée et figée, il faut certainement se transmuer en fils et filles héroïques.

 
 
F. Flament
4 Août 2002

 

 

 

 

 

 

Aliénation karaoké
Film hongkongais de Yu Lik-Wai (1999), présenté en séléction officielle au Festival International de Cannes en 1999, primé par le Fipresci Award et la mention spéciale du 23éme Festival International de Hong-Kong. Sortie française : le 2 Août 2000.

Multimédias
Extraits (vost) N°1 / N°2
Photographies (9)
Interview de Yu Lik-Wai

Liens
Le site officiel
Au Festival de Cannes
Le film sur l'IMDB

Fiche technique
REALISATION, SCENARIO
Yu Lik-Wai
DECORS
Elbut Poon

MONTAGE
Chow Keung
DIRECTEUR PHOTOGRAPHIE
Lai Yiu Fai

INTERPRETES
Tony Leung Kar-Fai (Ah Jian)
Lu Li-ping (
Ah Ying)
Wong Ning (
Yan Ying)
Rolf Chow (Ah Chun)

MUSIQUE ORIGINALE
William Kwok

PRODUCTEURS
Stanley Kwan, Tony Leung, Yee Yin Leung, Freddie Wong, James Tsim, Chow Keung et Li Kit Ming
DUREE
114 minutes
PRODUCTION

Hu Tong Communications, Tony Leung Productions et Ocean Films (distribution)

 

 
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