M/OTHER
Contemporain. Curieux hybride que cette oeuvre. Entre improvisation, cinéma et documentaire, difficile de s'y retrouver en tant que spectateur, en tant que personne. M/OTHER est le second film de Suwa Nobuhiro, un réalisateur de 40 ans, habitué des documentaires télévisés dans les années 90 et dont le premier long métrage 2/Duo (1997) était déjà une interrogation sur le couple. Il y filme une famille reconstituée où l'enfant d'un premier lit débarque au milieu d'une relation routinière (entre un homme mûr et une jeune femme). Dès lors, contradictions, intimité, sentiments vont s'entremêler et s'exacerber. D'emblée, le cinéaste fait le choix d'éviter les clichés, pas de représentations d'un mode vie typiquement japonais, pas de baguettes, pas de riz, pas de yakusas... Mais une maison contemporaine, ouverte et iconoclaste où s'entrecroisent 3 personnages ou plutôt se heurtent. Car c'est bien l'un des attraits du film que de montrer et faire ressentir le sentiment de peur de chaque membre de cette "famille". Cet agrégat, pourrait-on dire, est riche de solitude, de silences. Entre Shun, le jeune garçon, enfant d'un divorce qui arrive dans une maison étrangère et le couple Tetsuro / Aki qui s'effrite, à la recherche de repères, il y a peu de place pour le "bonheur" et la joie de vivre. Elle est malgré tout présente, par touche, par moment. L'intimité, thème central. Ce besoin intrinsèque de toute personne. Le couple se trouve dérangé est remis en cause par l'arrivée impromptue de l'enfant. Shun en tant qu'étranger dans cette maison souhaite instaurer une distance, voila pourquoi il s'installe à l'étage. Mais c'est le personnage d'Aki qui cristallise le bouleversement. Lorsque le petit garçon emménage, elle n'y est pas préparée. Prise au dépourvue, elle assume en surface, mais se met à littéralement paniquer. Elle se réfugie dans son travail, se dispute avec Tetsuro et finit même par visiter un appartement pour vivre seule. On notera d'ailleurs ce plan d'une formidable beauté plastique, où Aki dans un appartement vide aux murs blancs, est étendue sur le plancher face à la fenêtre, le soleil la caressant. Elle doit se faire aimer de Shun, c'est lui qui a le pouvoir et ce qu'elle investit dans cette relation elle ne peut plus le donner à son amant. Tetsuro, même s'il respecte les membres de sa famille (il frappe à la porte de leur chambre), a une phobie tout autre : celle de ne pas respecter les règles, de ne pas être conforme à son "image de parent". Il se l'ai forgée, il ne peut plus y échapper, prisonnier d'un moule. Lorsqu'il demandera Aki en mariage, elle lui répond "pourquoi ?", alors qu'il s'égare n'osant avouer que le départ prochain de son fils est le détonateur, elle lui répète à nouveau "pourquoi ?", s'en suit un long silence qui accentue le vide. A ce titre, il est significatif que le personnage à l'origine de la situation, la Mère, n'apparaisse à aucun moment à l'écran. Car s'il y a bien un enseignement à tirer c'est la relation à l'Autre, ce réflecteur par excellence. Les jeux de miroirs, ces vitres auxquelles semblent se cogner les personnages, sont le symbole de la perte de son identité dès que l'on se confronte à autrui, qu'il pénètre notre intimité. Pour l'enfant c'est d'abord la mère, ce reflet par excellence. Connaître une personne, à quel niveau, ce n'est pas un hasard si lors d'une dispute violente, la seule chose qui sorte de la bouche d'Aki soit "Je ne sais rien de toi". Sentiment de pudeur et d'humanisation qui se ressent jusque dans la réalisation. En effet, aux débuts pudiques, éloignés durant de longues séquences fixes avec peu de mouvement, succèdent des scènes plus rythmées, principalement de disputes. La caméra s'approche, entoure, réchauffe. Tant et si bien que lorsque Tetsuro parvient à rattraper Aki dans ses bras, les battements de coeur de la jeune femme sont audibles au milieu des râles. Nous sommes arrivés à l'épicentre du couple, au coeur de la relation homme / femme. Durant ces brefs instants les dernières défenses sont mises à nu. On bascule dans l'intimité, dans ce qu'il y a de plus secret. Cet équilibre, on le ressent aussi dans la scène où le couple est au lit, la jeune femme ayant la tête sur la poitrine de son amant.
Vision quotidienne et actuelle. La sensation de naturel et de vérité vient de la rapidité de tournage (17 jours) et de l'improvisation constante. Il n'existait pas de script au départ, juste une ébauche. Le réalisateur et ses 2 comédiens ont donc improvisé à partir de discussions. Ainsi les directions et positions de caméra ont été dictées par les acteurs eux-mêmes, leurs personnages et enfin le cinéaste (ils sont tous 3 crédités à l'écriture). Quelle meilleure manière d'obtenir un sentiment d'intimité et d'humanité. Le cinéaste disait lui-même : "Mon regard est à la limite du documentaire". Parmi les réalisateurs contemporains, Kyuchi Kurosawa ou Shinji Aoyama, Suwa Nobuhiro n'est pas le seul à s'intéresser à la famille "nucléaire" ou "moléculaire" en l'occurrence et à la vie à deux. Par-là, avec des approches différentes, ces artistes nippons se penchent sur les contradictions de leurs contemporains, leurs sentiments d'infériorité ou d'inutilité, ainsi que sur l'histoire ou l'évolution de la société. Un Japon mélange de tradition et d'occidentalité. Bref, un couple au quotidien, loin de la vision archaïque soudée et indivisible, tout en spontanéité. Ce n'est pas un hasard si le cinéaste filme derrière une surface transparente, il isole ainsi les acteurs du reste de l'équipe, ils vivent pleinement leurs personnages. Se trouvant immergés, ils oublient presque comme nous le fil du long métrage. Cet attrait pour l'improvisation, proche de Roland Barthes ou par moment de John Cassavetes, a le bonheur de briser un certain esthétisme, de revenir au contenu, de tenter de représenter la passion, sans arriver toutefois à la hauteur d'un Faces. C'est que Cassavetes ne s'embarrasse pas de distance, de vitre, d'ailleurs lorsque le réalisateur nippon franchi cette barrière qu'il s'est lui-même fixée son oeuvre prend une nouvelle saveur. |
Tout est dans le titre. Le "/" symbolise la fêlure du couple ou de la famille. "Mother" représente le rapport à la mère et la place de la Femme dans la société japonaise. Dans le terme "Other", évidemment c'est l'autre et les relations qui sont esquissées, être mère dans les faits sans en avoir le titre. Enfin dans le "M" séparé du reste difficile de ne pas voir la place de l'Homme, dépassé, faible est bloqué dans ses mentalités. Suwa |
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Nobuhiro souhaite aussi montrer la position centrale d'un réalisateur,
le pivot entre intérieur et extérieur, tour à tour
subjectif et objectif. Symbole
de la confusion et de la contradiction de l'artiste, la frontière
entre fiction et documentaire. On a souvent l'impression d'être
le créateur, au centre, mais autour tout n'est que mouvement.
Nous sommes influencés et pour citer l'auteur : "Il est
illusoire de croire que l'on peut garder à ce point le contrôle
de soi". En définitive, M/OTHER
est une oeuvre singulière livrant des sentiments par des impressions
subjectives, des fils ténus et une dilatation temporelle... Une
analyse des relations de tout ordre, notamment sur l'aventure quotidienne
du couple. Un chemin à l'image de cette route montante que Aki
parcourt en ramenant Shun de l'école. Le miroir et la vitre,
zone intime et intrinsèque où l'on refuse de voir entrer
quelqu'un, cette même frontière nous renvoyant une vision
de nous-même tel que l'on pense être vu. Elle stigmatise
les limites, les distances que nous nous imposons, sur lesquelles nous
nous heurtons sans cesse. Une vitre inséparable de son reflet,
où l'on ne peut recevoir sans donner, juger sans relativiser.![]() |
F.
Flament
7 Juin 2001 |
Multimédias
Extrait
(vost)
Photographies (14)
Fiche
technique
REALISATION
Suwa Nobuhiro
SCENARIO
Nobuhiro Suwa, Tomokazu
Miura & Makiko Watanabe
MONTAGE
Shuichi Kakesu
INTERPRETES
Miura
Tomokazu (Tetsuro)
Watanabe Makiko (Aki)
Takahashi Ryudai (Shunsuke)
DIRECTEUR PHOTOGRAPHIE
Masami
Inomoto
MUSIQUE ORIGINALE
Haruyuki
Suzuki
DUREE
147
minutes
PRODUCTEURS
Sento
Takenori
DECORS
China Hayashi
SORTIE FRANCAISE
Le 8 Mars 2000
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