PLAN 9 FROM OUTER SPACE
Cette première vague alien n'avait pour but que de jauger l'humanité et définir le plan adéquat à l'asservissement de l'espèce. Le plan 9 est retenu : réveiller les morts récents pour persuader les hommes de la toute puissance des envahisseurs et annihiler toute volonté de révolte. Ces agissements sont motivés par la peur de voir le système solaire et l'univers mis en péril par la bêtise des terriens.
Incurie élégiaque. L'adage populaire veut que Plan 9 From Outer Space soit le plus mauvais film de l'histoire du cinéma, encouragé en cela par l'uvre touchante et nostalgique de Tim Burton qui rendit hommage à son réalisateur Edward D. Wood, Jr. dans un portrait décalé, idiosyncrasique et tendre sur un de ces oubliés de la mythologie du Septième Art. Et on serait tenté de la confirmer au vu de ses longs métrages, comme Glen or Glenda. Difficile en effet de découvrir la moindre once de talent en ce qui concerne la mise en scène, la gestion du temps, des acteurs ou de l'espace. Ed Wood était un passionné, un énergumène lunaire à l'optimisme naïf et inébranlable, mais sous le joug d'une tare gangréneuse : un assujettissement maladif à la magie – factice – de l'image. Qu'importe son ordre, sa texture, sa qualité ou son homogénéité. La dégénérescence maculaire de notre société était déjà à l'uvre, les lumières du cinéma ont tourné la tête et brûlé les cornées de cette Amérique frénétique de l'après guerre, qui veut consommer, voir et découvrir de nouvelles sensations et émotions. On ne saurait blâmer ou vilipender un être qui chercha par tous les moyens (fonds minimaux octroyés par des courants religieux sûrement à l'origine d'une fin moralisatrice) à mettre en chantier ses rêves et à étreindre ses accointances. Plan 9 From Outer Space est l'essence même des défauts de ce cinéma de genre qui ne s'encombre d'aucune règle technique ou esthétique (et encore moins de conclusion satisfaisante). Développant une histoire aberrante et lénifiante, le cinéaste va s'évertuer à lier son bestiaire hétéroclite dans une sorte de logique improbable, de collages abrupts d'images d'archives de l'armée (bombardements, avions, chars ) avec des soucoupes volantes symbolisées par des assiettes en carton et des enjoliveurs. Mais alors que d'autres artistes auraient su – ou voulu amoindrir – l'aspect grotesque et fauché de l'entreprise, Ed Wood lui ne cesse, dans un élan de forfanterie, de le revendiquer comme démarche, certes déconcertante, mais artistique. Aucune coupe (montage aux ciseaux émoussés), concession ou décor affligeant ne saurait égratigner son enthousiasme infantile. Il veut générer ses images et son film, qu'importe les prêts, les plagiats ou même le spectateur, rien ne doit entamer la marche conquérante du plan 9 et en ternir la superbe.
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Voilà élevés au rang de qualités l'incurie et le désordre, la dispersion et le dilettantisme. Dans un climat aporétique lancinant, ce fils soi-disant putatif de Robert Wise (The Body Snatcher) ne parvient qu'à faire sourire par une dramaturgie outrancière, les personnages se drapant dans des poses affectées pleines d'une solennité pompeuse. Reconnaissons tout de même que le script possède une |
certaine logique (qui manque cruellement à diverses productions de séries B déroutantes actuelles) mais jamais le réalisateur ne parvient à lui faire prendre corps et à instaurer une quelconque cohérence ou cohésion. L'ultime aveu d'échec est cette voix off qui n'a de cesse de nous expliquer ce qui se passe à l'écran, plaçant le film en porte à faux avec l'époque du muet. La prosodie de cet hôte caricatural n'a d'égale que la démarche syncopée des zombies de pacotille. Pourtant on touche certainement là à l'aspect le plus artistique et involontaire de l'uvre, à savoir une mise en image de l'assertion originale (noyée par la suite sous un flux d'aphorismes et de truismes comme le risible "Paradoxe ! Les terriens qui sont doués de pensée craignant ceux qui en sont dépourvus, les morts.") : "les événements futurs affecteront votre avenir". Persiste par la suite une distance délétère entre le film et son histoire – il semble que le long métrage s'observe et s'analyse (un échange biaisé d'avance par une symbiose imprécatoire et inféodée) alors même qu'il se déroule, comme s'il était frappé d'ubiquité, à la fois interne et externe – , un décalage subtil dans sa structure temporelle faite de hiatus (jour et nuit s'entrecroisent dans certaines scènes tournées dans la discontinuité sans aucun souci de raccord), de redondances (la scène de Bela Lugosi apparaissant dans un cimetière – prises d'un long métrage jamais achevé Tomb Of the Vampire – reviendra à cinq reprises de même que le QG extra-terrestre où nous reviendrons deux fois, le cockpit de l'avion ), de blocages, de dissonances (les bips intempestifs) ou de recommencements. Etourdi ou simplement fourbe ce frontalisme vaporeux dégage une énergie indéniable pour une bête malade et désarticulée qui refuserait de mourir, d'accepter sa condition. Film posthume. Pourquoi une telle réalisation a t-elle perduré dans le panthéon des navets sympathiques qui se transmuent au fil du temps en des parangons et reflets d'une civilisation attardée adulant un "poète" béat et autiste. Est-ce sa dimension kaléidoscopique, vaste patchwork ampoulé de zombies, d'extra-terrestres, de complots et de paranoïa ? Son histoire métaphorique sur une engeance hollywoodienne qui aurait décidé de souiller les morts et de ramener à la vie sous des formes altérées les vaillants créateurs de jadis. Ou simplement son intrinsèque inanité qu'elle a érigée en mythe, stigmatisant ainsi un monde de plus en plus cynique et détaché, phagocytant le symboles dans une boulimie insatiable et dans l'incapacité d'en créer de nouveaux. Le dépouillement des décors réduits à leur plus simple expression est-il pressenti comme une attaque en règle d'un essor mercantile et inconséquent dans une société outrancièrement consommatrice. En 2003, on pourrait tout aussi bien prendre les dialogues médiocres et inconsistants pour une bravade et un avertissement envers des studios tout puissants (les images des sièges de NBC, CBS et ABC survolés par la menace des soucoupes sont autant d'indices) qui semblent dépositaire des âmes et des esprits (Eros ne nous dira-t-il pas qu'il est impossible de contrôler les humains puisque leurs âmes le sont déjà. Par qui ? Par les distributeurs et gaveurs d'images ou par l'égocentrisme latent). Difficile d'aboutir à un syllogisme, d'autant que tous ces aspects sont noyés dans une parabole anti-militariste, féministe (les femmes ne sont que des génitrices crie l'alien), duale (l'invasion évoque la Guerre Froide et l'ennemi communiste qui cherche à nous manipuler par ses idéaux subversifs) et anarchiste (méfiance et remise en cause des versions officielles côtoient une défiance vis à vis de l'autorité exerçant la censure) qui prend les atours les plus éculés en ressassant des poncifs guindés (le cimetière lugubre et gothique nimbé de brouillard à la fois romantique et austère, la soucoupe ronde, les vampires stoïques et assoiffés de vitalité ). Non, décidemment et malgré les innombrables défauts (sans toutefois mériter le jugement inique, grandiloquent voir condescendant de film le plus mauvais jamais tourné) qui pourraient rebuter tout spectateur, la long métrage emporte l'adhésion par la dimension de suaire que revêt cet écrin pour l'immense acteur que fut Bela Lugosi. Il demeure l'interprète du Dracula de Tod Browning, l'être de chair inséparable du mythe du Vampire. Cet artiste phénoménal aux talents multiples mourut lors du tournage, alors que seules quelques minutes étaient en boîte. Ce n'est qu'un mince écueil pour Edward D. Wood, Jr. qui avait promis un chef-d'uvre à son acteur fétiche, il le finira même au prix d'une doublure (un homme d'une carrure différente se masquant le visage derrière sa cape, la légende veut qu'il s'agisse du chiropracteur ou du dentiste du cinéaste) et d'une utilisation – sans vergogne – de scènes précédemment tournées par Lugosi pour d'autres productions. Ainsi ces images à la beauté diaphane et ingénue où l'acteur sort de sa maison et cueille une fleur. Le commentaire off et le bruit de crissement de pneus à la sortie du cadre du personnage tente de raccrocher ces bribes à un semblant de continuité temporelle, mais elles restent en suspension, ailleurs, comme le chant du cygne d'un homme brisé et fatigué qui fait là ses adieux à cette fiancée dédaigneuse que demeure inéluctablement le cinéma. Insidieusement se profile la frustration inconsolable du cinéma, art hégémonique de l'imaginaire, faisant miroiter toutes les fantaisies mais qui doit se confronter immanquablement à sa misère inhérente, à sa dépendance à l'argent. Voilà le paradigme de la création qui ne peut qu'effleurer les rêves. En cela, Plan 9 From Outer Space – constitué de circonvolutions heurtées et tétanisées, obsolètes dès leur apparition à l'écran – crie sa souffrance et sa déception pour un mode d'expression vicié et partisan, adepte des limites et des élites, tout le contraire de l'idéologie de son pays d'origine.
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F.
Flament |
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