[SAFE]
Ainsi l'aérobic, la décoration de son intérieur ou le jardinage se muent en autant de servitudes ou bibelots encombrants. C'est donc impassible, de son piédestal d'icône de porcelaine, transparente et stérile (elle n'a pas d'enfant), qu'elle observe la vie ondoyer et se refléter sur son visage d'opale parfois traversé d'une ombre due aux violentes migraines qui l'assaillent. Jusqu'à ce jour fatidique où prise dans les embouteillages elle est victime d'une irrépressible quinte de toux provoquée par les gaz d'échappements d'un camion obsolète. C'est pour elle le début d'une allergie à tous ses éléments quotidiens (aérosols, gaz, produits laitiers, contact et autres substances séminales) qui va se développer exponentiellement et inéluctablement de simples toussotements, suffocations, saignements ou vomissements jusqu'à la syncope et le refus drastique de tout contact avec son environnement. Pourtant son médecin traitant ne découvre rien d'anormal dans son métabolisme et le psychiatre vers lequel il l'envoie ne parvient pas davantage à pénétrer la carapace de la famélique Carol. Et lorsque celle-ci se persuade de devoir rejoindre une communauté au fin fond du désert de New Mexico afin de se "détoxiquer" son résidu d'existence périclite. Dépourvue de repères, avilie par un gourou aux intentions douteuses elle perd pied avec la réalité jusqu'à se retrancher dans un bunker assujetti à sa volonté déclinante. Seule dans son cauchemar nocturne et derrière une lucarne thérapeutique elle peut alors embrasser l'abîme béant et donc elle-même.
Un oiseau blanc dans le blizzard. Alors que déboule sur nos écrans l'excellent Loin Du Paradis (Far From Heaven, 2002) qui marque une collaboration excitante entre le réalisateur Todd Haynes (Poison, Velvet Goldmine) et Julianne Moore son actrice, étincelante de passion retenue sous le glacis des conventions, on oublie souvent de se référer à [Safe] leur première communion qui vit naître l'entente et la synergie fusionnelle des deux artistes. Car s'il est des uvres qui n'existeraient pas sans une confiance aveugle entre le metteur en scène et l'incarnation physique du personnage ce long métrage appartient sans contestation possible à ce parangon restreint. Voici contée l'histoire d'une femme en apparence parfaite, sur laquelle s'abattent des jours aussi lisses que terrorisants par leur vacuité intrinsèque. Car on s'aperçoit rapidement que Carol n'existe pas réellement du moins pas sans ses référents que sont ses amies et sa famille ainsi que son décor. Quel serait ainsi le statut social de cette bourgeoise (amas de chairs guindé) sans ses compagnes de loisir accros aux régimes les plus farfelus, sa domesticité portoricaine comme il se doit, son mari terne et son beau-fils voyeur (il reste planté devant la maison d'une veuve à se repaître de son chagrin) ? Tout ce microcosme grouillant et oppressant lui procure une identité et une charge de mère au foyer (un anonymat dont elle n'aura de cesse de se détacher pour le néant phobique de l'apnée sanitaire). Pourtant Carol, en tant qu'être vivant, ne produit strictement rien et se trouve être parfaitement stérile (elle n'a pas d'enfant à elle, elle ne transpire pas et ne crée rien de ses mains se contentant d'ânonner des ordres à une nuée d'entrepreneurs interlopes ), elle s'emploie à figer les choses préférant au terme de "femme au foyer" celui de "femme d'intérieur" destinée à agrémenter et régenter l'espace – par l'harmonie et la clarté des lignes, ce monde clôt n'existe qu'en surface sur laquelle s'imprime placidement la rumeur externe qui aliène par ses règles et ses exigences et devant laquelle il devient impossible de faire le point – de sa demeure durant ses moments de liberté. Le problème étant qu'elle n'a que du temps libre déchargée qu'elle est des servitudes ménagères par sa horde de soubrettes et d'ouvriers : elle n'a autour d'elle que du vide flottant, une brume opaque qui l'enserre. Une bulle ouatée et étanche – matrice attentive – qui, sournoise, s'acharne à l'oppresser et à la dévorer dans un enferment inexorable aussi bien mental que physique.
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Tout le savoir-faire fascinant du cinéaste réside dans la description du processus d'épuration de son héroïne par le truchement de l'environnement. Ainsi, rapidement, la caméra se superpose à notre regard et c'est alors nous, par notre présence pesante et une propension à pénétrer la psyché de Carol (un zoom avant imperceptible), qui déstabilisons le personnage dans une scène catatonique où elle est assise |
seule au milieu d'une pièce bâchée et aseptisée, soumise à l'ennemi rampant et vaporeux, au supplice de notre inquisition scrutatrice. Le décor baroque, blanc et figé (les premières vues de la banlieue semblent extraites d'une carte postale tant la texture de l'image est nette, artificielle et clinique) menace donc cette femme et devient durant la première partie le véritable centre du plan, comme lorsque Carol rentre chez elle et que l'objectif fixe le living, l'être humain n'a que le coin droit de l'image pour vivre et s'ébrouer absurdement, le reste est proscrit, réservé aux meubles et aux objets inanimés. Par des travellings astucieux et un montage cotonneux, elle est trimballée de salons de thé en restaurants, dans des trajets toujours plus hypnotiques et inertes, toujours plus indicibles. Comme si la frontière évanescente entre intérieur et extérieur s'estompait peu à peu. D'ailleurs Mrs. White ne deviendrait-elle pas extérieure à son intérieur ? La maison se transformant en symbole de la phobie et de l'horreur domestique (envahie par un nuage bourdonnant d'étrangers parlant une autre langue et colonisant l'espace) et les cloisons ou murs vitrés renvoyant à l'incommunicabilité du couple (cette scène sublime après le repas où Greg – assis – et Carol – debout – s'entretiennent à travers le mur de la cuisine) pour ne pas dire la réprobation du groupe socialisant (la cloison que longe Carol lors de la fête de naissance et qui scinde en deux l'ensemble des invitées entre les passives et les actives, les timides et les effacées côtoyant les arrogantes et les médisantes : celles qui créent toisant celles qui subissent). Une phrase cinglante nous est d'ailleurs lancée très tôt au visage : "notre vie ne nous appartient plus". Prisonniers que nous sommes de tabous pudibonds et prophylactiques tout comme de murs ostentatoires et carcéraux, certainement. Claustral. L'emprise de l'environnement sur l'héroïne se déploie crescendo jusqu'à devenir insupportable y compris pour un auditoire ressentant la culpabilité de torturer une Carol qui vraisemblablement ne supporte plus d'occuper le plan ou plutôt qui abhorre de le partager avec autrui. Qu'il s'agisse de son conjoint ou de la bâtisse-caméra (saisissante lorsque la maîtresse de maison indique aux livreurs le chemin à suivre pour installer le nouveau canapé, l'objectif changeant brutalement d'axe pour suivre du geste les injonctions drastiques). L'angoisse naît du pied d'égalité sur lequel le cinéaste fonde le fractionnement de l'écran entre les êtres et les choses. Tout est représenté à l'identique, à l'instar de la roseraie, sans aucune proportion particulière. Ainsi l'on est aussi catastrophé, sinon plus, par la couleur d'un canapé ou un living bâclé – dont on s'empressera de poursuivre l'entrepreneur en justice – que par la mort d'un frère. Sûrement parce que les nuances chromatiques revêtent une valeur symbolique en tant que souvenirs (la chambre de jeunesse au papier peint jaune, unique réminiscence du temps de l'innocence) ou en stigmatisant l'insignifiance des choix et des individus face à une société dissolue et erratique (la mésentente sur la teinte du canapé) : ceux sont les seuls sésames pour dompter son environnement à l'ignominie discursive et afférente, les uniques aspérités où se raccrocher dans une limpidité satinée et une rigidité clinique. Et que dire de cette scène d'ouverture frappante où le couple se superpose à une voiture oblongue (reflétant sur sa carrosserie les lumière dansantes de néons bourdonnant de sinistrose) dans un coït mécanique sur un lit vide et froid comme l'anfractuosité étriquée du garage obscur. Les choses inanimées et aliénantes demeurent agencées soigneusement selon des lignes aussi frigides qu'inamovibles et la vie se fait purement elliptique. Tout le paradoxe du vingtième siècle réside dans le constat éprouvant d'une "home-maker" s'étant révélée incapable d'enfanter un espace et une atmosphère fertile, susceptible d'abriter ou d'accueillir la vie. Pas étonnant dès lors qu'elle soit transfigurée en un bibelot de porcelaine aux os cassants et à la paralysie de plus en plus prononcée dans une opacité viciée. Elle se désagrège, sans fondations solides, s'évaporant dans un épanchement suppurant de liquides et autres sécrétions (le teint anémié et le visage émacié aux résurgences cadavériques). Car l'angoisse qui la mine, Mrs. White finit par la vomir, l'éructer et la répandre en fluides (saignement de nez chez son coiffeur, vomissement sur un mari aspergé de moult sprays pour cheveux et aisselles ). Comme le soulignera plus tard Peter Dunning c'est ce qu'elle ressent au plus profond d'elle-même que Carol renvoie (le reflet pathétique qu'elle subodore dans une glace ?) et déverse sur le monde : les affres d'une personnalité malade de son inanité et de sa chasteté, se dénigrant sans cesse et ne souhaitant pas être aimée. Autant dire que ses velléités d'autodestruction ne connaissent alors plus de limites et qu'elle n'aspire plus qu'à une déliquescence livide et hérétique. Un délitement qui envahit toutes ses perspectives jusqu'à concevoir un environnement froid et désertique où ne perdure plus qu'elle, en sécurité, remplissant la scène de son inconstance et de sa vacuité – nous rejoignons ici le propos d'Hideaki Anno dans l'avant-dernier épisode de Neon Genesis Evangelion. Elle se retrouve frappée de ce que le sociologue américain Richard Semnett définissait comme "le paradoxe de l'isolement dans la transparence" (la scène lacrymale dans la première nuit à New Mexico) mais au lieu d'en être victime, elle se révèle être son propre bourreau sadique. Peut-on considérer ce calvaire comme une maladie ? Et dans ce cas quelle en est la part somatique et psychologique ? Sommes-nous allergiques à notre siècle ou n'est-ce pas plutôt l'inverse ? La notion abstraite de stress est blâmée dès que la médecine voit poindre la lisière de ses compétences et ne parvenant pas à débusquer l'origine des troubles de la patiente on en vient tout naturellement à se demander pourquoi elle est souffrante induisant insidieusement le fait qu'elle s'est inventée ces supplice et tares de tous acabits pour se fustiger ou se flageller (déjà l'instauration d'une atmosphère religieuse et spirituelle qui ne va cesser de s'amplifier) et accéder simplement à une identité, une existence à part entière. On en revient à cette surface fallacieuse, de bon aloi, arborée par une middle class arrogante et orgueilleuse. Des êtres finalement neurasthéniques, intrinsèquement malléables et désenchantés qui à défaut d'un espoir cherche avidement dans la gabegie masochiste qu'ils ont édifié un Pygmalion démiurge.
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le plafond dans une inexpressivité stagnante et apathique. Et alors que Carol a refusé de s'entretenir avec son psychiatre (formidable scène d'un dialogue impossible où cette femme était engoncée dans des parois et table de verre comme plus tard par la porte de la salle de bains dans le cottage cossu de son amie) ou durant la thérapie de groupe la voici qui s'adresse à la caméra et regarde l'extérieur par le truchement d'une lucarne famélique. Longtemps nous aurons crû être le voyeur qui indisposait le personnage anéanti, mais, interloqués, nous découvrons que Carol ne faisait que s'épier elle-même dans son dénuement symbolique. Laquelle des deux apparitions (cuisine bâchée / bunker aseptisé) est le piteux reflet de Mrs. White semblant interpeller son double pour le consoler, car elle aime ce qu'il est devenu, ce qu'il joue à être. C'est ici que nous dévions vers un voyage aussi immobile que schizophrénique où nous nous mettons à envisager le long métrage comme une scène uchronique et ankylosée où le choc du début fait apparaître une bosse sur le front à la fin (on ne guérit pas des agressions, elles restent là, en filigrane, larvées et engourdies), où le discours sur la prise de conscience reste immuable et où l'on se retrouve à la terrasse du même restaurant déserté et plastifié. Le malaise atone qui nimbait cette uvre ontologique d'un halo anxiogène livre ses clés dans sa contagion au spectateur (portant, tels des scapulaires, des germes latents et analogues à cette épouse maniaque de la composition de tout ce qu'elle ingurgite ou côtoie quotidiennement – air, odeur, nourriture, mobilier – de gré ou de force), tout n'y est que crise identitaire aigue et incoercible. Carol n'aspirant qu'au néant du bunker bétonné et démuni de sa conscience. Loin de l'éloge agreste, la manière dont elle envisage et appréhende son décor en dit long sur l'hostilité qu'elle engendre (et où elle peut seule, en compagnie de sa grinçante bouteille d'oxygène, sa bouée plombée dans le naufrage, accepter d'observer son agonie et se persuader de son amour dans une vaine et glaciale tentative). Nous somme alors loin de la vision sereine et élégiaque du petit pressing de banlieue propret et digne d'une photographie de Stephen Shore. Arrivée à l'ultime extrémité (une impasse obscure, coupée des médias destructeurs – et donc dépourvue de liens critiques – et sous l'emprise de charlatans retranchés dans leur luxe) de sa fuite éperdue, évangéliste et névrotique, d'elle-même (la peur de se regarder dans le miroir suivie d'un saignement de nez chez le coiffeur ou le coyote – son ancien moi traqué et efflanqué – qui l'observe à l'orée de sa retraite sont autant d'indices dans la descente aux enfers résignée et exhortée par une secte exaltée), Carol tient en respect l'espace, sa tête englobée par le cadre de la lucarne. Elle occupe l'image et domine les maraudeurs (la défiance envers la lumière qui éprouve et régit) qui ont observé son calvaire et ses blessures à répétition (les piqûres chez le médecin). Par
le chuintement de la valve d'un aérosol et l'enchâssement
des trajets automobiles nocturnes (début) et diurnes (l'arrivée
dans le désert) Carol a finit par atteindre le stade ultime
du désuvrement, de l'insatisfaction existentielle et
de l'isolationnisme, et, hantée par la contamination qui la
guette, elle a préféré le suicide oecuménique
et l'endoctrinement répressif. La voici droite et stoïque
dans son confessionnal étanche et hygiénique, son sarcophage
de pierre, cellule punitive eu égard aux propos de Claire :
"je me haïssais, je me suis rendu malade" –
persistera néanmoins le doute soulevé par un des personnages,
sur la volonté d'un enfant de cinq ans de se martyriser de
la sorte, qui confine à l'exégèse psychanalytique.
C'est à cet entretien que se réfère le dernier
plan, au détail près que Carol fait face à une
fenêtre et non un miroir (son reflet projeté sur son
environnement et non plus une surface polie et ondoyante). Le voile
vaporeux se déchire et la prolixité des interprétations
nous submerge d'autant plus que les termes "je t'aime
je
t'aime vraiment" –
déjà des interrogations rémanentes qui soutenaient
le dernier segment de l'enthousiasmant Le Jour Où Le Cochon
Est Tombé Dans Le Puits du cinéaste coréen
Hong Sang-Soo pour l'emporter vers l'abandon extatique de la jouissance
en agrégeant pureté et souillure –
sont prononcés timidement et soutenus par un regard où
dansent la volupté, la duplicité et l'affliction. A
qui s'adresse donc Carol ? Au spectateur ? A Chris, un homme qui a
su enflammer son cur et raviver l'étincelle de l'amour-propre
? A elle-même ? Ou simplement au monde qu'elle adule et dont
elle convoite l'insouciante liberté et la beauté empourprée
mais qu'elle ne peut plus qu'entrapercevoir, dans son carcan protocolaire
et délétère, par une étroite meurtrière
–
comme les préjugés d'une certaine strate sociale américaine,
wasp et bigote. Emerge alors la dimension onaniste de la vision
de l'héroïne, prise entre déchéance et recherche
d'absolution, se débattant entre pessimisme et optimiste ingénu.
Elle s'est depuis longtemps égarée dans une vie qui
à force de l'avoir persuadée d'un bonheur factice en
a galvaudé et irrémédiablement altéré
le sens. Elle n'est plus que ces notes subsistant au sein du thème
musical, fragiles et cristallines, perdues dans un vrombissement sourd
qu'un contrapuntiste anonyme et terrifiant lui assène impitoyablement
et tentant de faire entendre son filet de voix atrophié, sa
plainte lancinante. Pourtant, au final, ne perdure que l'écho
entravé de sons, d'êtres, de formes et de couleurs, brillant
par leurs absences trépanées et la frustration fantôme
qui découle de leurs résonances, vibrantes et atones.
Un évanouissement qui retire sa conséquence temporelle et sa perspective
à l’image. Annihilant de fait l’effet miroir reliant une entité à
son environnement et à sa chronologie pour confondre et recroqueviller
un univers jusqu’à son assèchement autarcique et sa disparition timide.
Ce refus irrévocable et obsessionnel de croiser un (son) regard
–
les deux têtes accolées lors de la séance d'introspection
–
en s'appropriant et réinventant le vide tétanique ou
la fixité rétive a été magnifiquement
et élégamment effleuré dans un vers poignant
d'Emily Dickinson : "le silence n'a pas de visage"
et la figure de Carol White de s'estomper dans l'obscurité
immobile, aphone et apaisante, du néant. |
F.
Flament |
Film américano-britannique de Todd Haynes (1995). Avant Far From Heaven, première collaboration entre le réalisateur et son actrice pour un pamphlet lucide sur une vie asphyxiée. Avec Julianne Moore (Carol White)... Sortie française : le 17 Avril 1996.
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