White Jazz. Un privé, une disparition, des personnages secondaires marquants et des femmes perverses, vénéneuses et envoûtantes. Une fuite noctambule mêlant passages à tabac, maris jaloux, pokers et multitude de fausses pistes. Sans oublier l'atmosphère imbibée de vapeurs d'alcool et de fumées tabagiques évanescentes. Non, nous ne sommes pas dans un roman de Hammet, Ellroy ou Chandler mais bien dans le nouveau film de Guillaume Nicloux : Une Affaire Privée. Titre somme d'une intrigue très "série noire" qui va savamment mélanger l'enquête et la vie intime de l'enquêteur jusqu'à une étrange et hypnotique confusion.

UNE AFFAIRE PRIVEE

Il y a 6 mois que Rachel Siprien -jeune femme de 22 ans- a disparu lorsque François Manéri, enquêteur professionnel, se met sur l'affaire. Autant dire que les chances sont minces de faire progresser plus avant les investigations. Il s'agit en fait d'une demande express de la mère de l'étudiante. D'abord réticent, François va rapidement se prendre au jeu et parcourir avec de plus en plus de délices les méandres des derniers jours de Rachel. Il faut dire que sa vie personnelle n'a guère d'intérêt. Divorcé, amant d'une femme volage, ayant perdu toute passion, il n'a guère de raison de s'enthousiasmer. Et le caractère de Rachel est si fascinant, véritable kaléidoscope et réceptacle de ses fantasmes et espoirs.

Climax. Dans ce genre d'histoire, et le cinéaste l'a bien compris, l'intrigue est loin d'être primordiale. Il faut qu'elle sous-tende les déambulations du héros mais sans plus. Ce sont les personnages, les dialogues (absolument jubilatoires) et le climat qui prévalent. Une ambiance qui permet de revisiter le réel. Ici on le comprend dès la première scène. Une filature dans un bus parisien, sur fond de musique jazz rythmée, filmée caméra à l'épaule avec des couleurs surexposées. Il s'agit en fait de l'unes des dernières scènes du long métrage, mais elle remplit parfaitement son office, nous mettre l'eau à la bouche. Il faut dire que ce qui saute aux yeux c'est la beauté et l'esthétique de la mise en scène. Par un travail sur les décors, les couleurs saturées qui leur sont associées (orange pour l'agence, bleu et sombre pour l'appartement de Rachel, vert pour le bureau du beau-père…), la photo presque ambrée et les surexpositions (lorsque François passe voir son fils à l'improviste) il parvient à insuffler la vie à chaque lieu que hante l'enquêteur. On ne sait alors plus qui du contenu ou du contenant représente l'identité du rôle. Car les fabuleux acteurs qui prêtent, parfois le temps d'une (trop courte) scène, leur concours au projet se fondent littéralement dans le décor, la vignette qui leur ait destinée. Ils se fondent dans les vapeurs de cigarettes, les mirages de l'alcool et l'amertume du héros. En vieil excentrique, voyeur et renfermé, Robert Hirsch reste indissociable de son appartement. De même Jean-Pierre Daroussin tire l'incongruité de ses propos du club échangiste… C'est le coup de génie du réalisateur de s'appuyer complètement sur les lieux (le 19ème arrondissement parisien pour l'appartement de la jeune femme) et les murs pour asseoir les caractères. Aurore Clément -inoubliable dans Paris, Texas- nous frappe t-elle plus par ses propos et ses attitudes que par sa position de patronne de pompes funèbres ? C'est d'autant plus flagrant qu'il sait quand utiliser un artifice de style (l'enterrement de Rachel avec cette plongée vertigineuse, la discussion Clarisse-François dans le parc suivie à travers la haie sans que l'oeil puisse avoir recours à la moindre prise), quand suivre caméra à l'épaule et quand simplement laisser vivre l'environnement (la scène de la partie de poker avec les bâches plastiques et les mannequins de robe de mariée).

Les yeux du privé. François Manéri est un investigateur à l'opposé des clichés. D'emblée le scénariste l'ancre dans la réalité en en faisant un employé comme un autre rendant des comptes, un père divorcé toujours amoureux de sa femme (Jeanne Balibar délicieusement tentatrice et mutine), un amant blasé, un buveur de bière devant son écran de télévision et un joueur pas totalement inconséquent. Le

désenchantement, l'angoisse, la solitude ou le malaise n'en sont que plus palpables. L'interprétation de Thierry Lhermitte pour ce personnage au centre du microcosme est elle en complète rupture avec ses prestations précédentes. Elle se fait particulièrement dense et détachée, même si par instant on l'aurait aimée un peu plus grave ou mélancolique. Que l'auteur cite en exemple Altman ou Pakula est compréhensible, mais c'est plutôt chez Melville qu'il faudra chercher des références. Particulièrement sensibles lorsque le héros commence à flirter avec la banlieue et dans la reprise sur un téléviseur de la scène finale de L'Armée Des Ombres. Cette ambiance morne, poisseuse doit beaucoup au personnage principal qui ne contamine pas à proprement parler les événements, n'en est pas plus l'essence, mais notre fenêtre sur eux. Nous avons en effet accès aux informations par son regard, son prisme privé de toute passion, de toute conviction. Ce n'est pas un hasard si Clarisse lui dira qu'elle a l'impression qu'il se fiche des réponses à ses propres questions. La structure narrative s'en ressent. Si elle est en profondeur droite et rectiligne ou plutôt cyclique, les bribes de l'histoire semblent se détacher à l'écran, comme une passion qui s'éloigne, les flash-back s'enchaînent, les nappes scénaristiques s'achoppent, se frôlent grâce à un montage chaotique (le passage du parc à une Marion Cotillard nue au bord d'une cheminée est particulièrement réussi), un peu comme la musique d'Eric Demarsan où il est impossible de reconnaître les thèmes des 3 personnages centraux, noyés. L'histoire en devient elle-même souillée, tour à tour déstabilisante et évidente. On sent le dénouement mais même après la révélation finale on ne peut s'empêcher de se demander si l'on a bien tout compris si il ne nous manque pas quelques pages du cahier où François collait consciencieusement tout indice. De même ne sommes-nous pas victimes des déambulations plus ou moins déviantes de l'enquêteur. Dans sa fuite en avant vers le monde noctambule, les lumières artificielles froides et dérangeantes, le privé laconique n'a-t-il définitivement perdu pied avec la réalité. La machine est peut-être déréglée et il cherche vainement à donner un sens aux phrases les plus communes des suspects.

Les mots nourissent l'imaginaire. En tant que romancier-cinéaste, l'auteur aborde aussi de manière plus marquée que dans Le Poulpe (1998) la relation à l'image et aux mots. Pour ce voyeur qu'est devenu Manéri il ne semble y avoir du plaisir que dans l'écoute et la recréation du réel. Il est devenu transparent, épie et enregistre sur son mini-magnétophone, outil indispensable à l'instar de son portable. Mais ce qui pourrait passer pour de la rigueur professionnelle prend un tour singulier lorsque lumière éteinte et écran de télévision allumé (les programmes alternent les documentaires et l'ultimate fighting asiatique) il réécoute les paroles de la journée, réinventant et réorchestrant les situations. Elles résonnent et acquiert un rayonnement nouveau. Ainsi lorsqu'il repasse la bande de sa première entrevue avec le beau-père, la mise en scène est différente, on aborde la bâtisse par le jardin et les broussailles, pénètre dans le salon… Jusqu'à ce que le téléphone retentisse à la fois sur l'enregistrement et chez lui. Deux sonneries séparées d'une seconde, comme un écho d'une vie chimérique. Une sorte de ricochet, d'onde, de halos allant en s'accroissant. A l'image des investigations qui aussi loin qu'elles s'écartent reviennent immanquablement à l'appartement de Manéri. Une succession de cercles concentriques qui pourraient tout aussi bien être une toile d'araignée dans laquelle cet homme est empêtré, un piège où il s'est laissé capturé par la routine, la vie, la facilité et maintenant par une Marion Cotillard manipulatrice, machiavélique, perverse et charnelle. Un film noir particulièrement réussi donc, entre hommage, originalité et répliques cinglantes, incongrues (les goûts féminins de Samuel Le Bihan, le chien et ses risques de cancer…), qui peut surprendre ou désarçonner mais qui se révèle un joyau du genre.

 
 
F. Flament
10 Mai 2002

 

 

 

 

 

 

Spleen délétère
Film français de Guillaume Nicloux (2001), prix Fondation Barrière. Avec Thierry Lhermitte (François Manéri), Marion Cotillard (Clarisse Entoven), Aurore Clément (Madame Siprien), Robert Hirsch (le vieil homme)... Sortie française : le 30 Avril 2002.

Multimédias
Bande-annonce
Photographies (13)

Liens
Le site officiel
Le film sur l'IMDB

Fiche technique
REALISATION, SCENARIO
Guillaume Nicloux
MUSIQUE ORIGINALE
Eric Demarsan
DIRECTEUR PHOTOGRAPHIE
Olivier Cocaul

INTERPRETES
Thierry Lhermitte (François Manéri)
Marion Cotillard (Clarisse Entoven)
Aurore Clément (Madame Siprien)
Robert Hirsch (le vieil homme)
Jeanne Balibar (Sylvie)
Samuel Le Bihan (Vincent Walt)
Niels Arestrup (le père de Rachel)

MONTAGE
Guy Lecorne

PRODUCTEURS
Frédéric Bourboulon et Agnès Le Pont
DUREE
107 minutes
PRODUCTION

TF1 Films Productions, Little Bear et BAC pour la distibution

SORTIE FRANCAISE
Le 30 Avril 2002

 

 
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