LE VOLEUR DE TEMPS
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de l'ethnologie (un glossaire présente la définition succincte de termes surgissant au fil des pages), du dépaysement et de l'ésotérisme. Pourtant malgré la difficulté de compréhension et la barrière des croyances, le lecteur est rapidement séduit par la prose claire, les sentiments lucides et se retrouve bouleversé par les paysages, la pudeur et la coexistence des valeurs entre une tradition séculaire et des blancs, palimpsestes sans passé. Comment retrouver l'harmonie qu'ils ont souillée et éradiquée ? Tony Hillerman ne triche pas. La culture Navajo il la connaît et y a grandi. Aujourd'hui encore il vit au milieu de ces contrées qu'il nous décrit si bien - balayées par les vents et les herbes qu'il entraîne, plombés par leur gigantisme, leur immensité qui oblige certains enfant à parcourir plus de 200 kilomètres par jours pour aller à l'école, qui empêche les communications aisées -, à Albuquerque près du Rio Grande. Il affirme côtoyer le vrai prolétariat américain (la critique sociale affleure), mais jamais ne poindra dans ses lignes une once de culpabilité envers ces peuples, ce qu'il nous tend ce sont les doutes et les contradictions de l'indianité actuelle (religion avec le prêcheur, valeurs avec les pilleurs de poterie qui souillent le sacré). Il met en vedette sans ostentation les indiens ainsi que leur mode de vie. Comment "vivre en beauté" ? Leaphorn et Chee incarnent avec ce respect, cette patience ou ce silence inhérents à la culture Navajo, diverses solutions liées et antagonistes. Ils ne "s'aiment pas particulièrement, mais se respectent", et pour le lieutenant âgé son adjoint de circonstance est "un romantique", un "homme qui pourchasse ses rêves". Voilà toute la différence entre celui qui a su intégrer à ses croyances la vie moderne et les apports imparables de la société dans laquelle (volontairement ou non) il vit, et l' autre moins aguerri qui cherche à se couper de l'extérieur quitte à perdre à jamais la femme qu'il aime. Un comportement toujours plus conscient que celui de Janet Pete se heurtant aux murs culturels et sexistes implantés dans sa psyché. Ne nous trompons pas, l'étude ethnologique du
milieu aussi exotique fut-elle ne parasite en rien le récit
policier. L'érudition, l'académisme n'est jamais un
à-plat mais au contraire un ingrédient essentiel dans
la progression au gré des rites, de cette fameuse heure Navajo,
ce temps suspendu qui s'écoule aléatoirement. Nous suivons
un cours d'eau, dont l'auteur nous dira que "la course de
la rivière est un apaisement pour l'esprit". L'enquête
se singularise autant par sa simplicité, son incongruité
(Leaphorn prête plus attention à la disparition de la
jeune femme du fait du décès de son épouse qu'aux
différents meurtres) que par les déductions des policiers.
En effet, les investigateurs indiens doivent sans cesse jongler entre
les faits, les traditions, la nature et ce qu'elle enseigne sur les
hommes. Les rapports humains ne sont d'ailleurs parfois sensibles
que par un signe (on désigne une route par un mouvement de
lèvres) que nos héros doivent relever en respectant
les codes de silence et de pudeur. Dans cet enchevêtrement,
les logiques se chevauchent (les interrogatoires de Houk, de Maxie
et Elliot et enfin du collectionneur New-Yorkais nécessitent
à chaque fois de la part de Leaphorn de relativiser, de moduler
ses sens), prenant en compte l'environnement, la perte des valeurs,
la cosmogonie. Ils observent suivant leurs instincts indiens mais
doivent acquérir un type de raisonnement à double, voir
triple registre afin de pouvoir au mieux démêler l'écheveau
des preuves et indices. "Il n'y a qu'un coyote dans sa première
année pour croire qu'il n'existe qu'une seule manière
d'attraper un lapin" est un aphorisme qui semble aussi bien
guider l'évolution de l'enquête (les deux flics arriveront
à la même conclusion en suivant des chemins différents)
que celle de la vie des personnages, bercée par la croyance
Navajo selon laquelle tout à tendance à s'équilibrer.
Par-là, Hillerman renoue en quelque sorte avec les origines
du roman policier lorsque les héros n'étaient pas encore
des oiseaux de nuit urbains mais des traqueurs au coeur de l'Amérique
sauvage. Cette liberté lui permet outre une réhabilitation
du peuple indien, de faire ressentir une évidence à
son lecteur (par ses personnages, leurs hésitations, leurs
distanciations au corps et au temps, leurs contemplations taciturnes
ou ébahies à la fenêtre, la sculpture de Picasso)
: sa propre étrangeté au monde. Il ne nous reste pour
mieux nous comprendre qu'à observer les vivants et non les
vestiges du travail d'une artiste datant d'un millier d'années. |
F. Flament
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31 Juillet 2002
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Liens
Les
premières pages du roman
Tony
Hillerman (en anglais)
Tony
Hillerman (en français)
Les
indiens Navajos
Le
Navajo Times
Fouilles
archéologiques Anasazis
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Les Vestiges des vivants |
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Joe Leaphorn, lieutenant de la police tribale Navajo, vient de perdre son épouse Emma. N'ayant plus goût à rien, il remet sa démission. Durant son congé post-retraite, il est joint par un de ses amis de la protection du patrimoine pour enquêter sur un appel assurant que le docteur Friedman-Bernal (menant des recherches sur des poteries Anasazis) aurait pillé un site protégé. Or il s'avère sur les lieux que la jeune femme a disparu depuis près de deux semaines. Petit à petit, Leaphorn se sent investi d'une dernière mission, retrouver cette femme en vie, pour Emma. Dans le même temps, Jim Chee lui aussi membre de la police est mêlé à une affaire de vol de matériel de la réserve, qui prend un tour singulier lorsqu'il retrouve morts les deux personnes ayant dérobé la pelle, à ses pieds, poteries et ossements. Les deux pans de l'enquête se rejoignent et Chee et Leaphorn vont à nouveau faire équipe. Après avoir interrogé les collègues de travail
de la disparue, Leaphorn rejoint Chee pour fouiller soigneusement
le terrain macabre. Ils découvrent des poteries brisées,
mais aussi un nombre important de crânes alignés
la plupart sans maxillaires inférieures. Dans le même
temps le revendeur de poteries, un homme politique indien influent,
Houk, est tué dans sa grange non sans avoir eu le temps
d'écrire un message au lieutenant lui signifiant qu'"elle
est toujours en vie à". Leaphorn le connaît
puisqu'il a participé à l'enquête sur la folie
meurtrière de Brigham Houk son fils, mort noyé après
avoir abattu sa mère et son frère. Les deux policiers
découvrent que tous les meurtres ont été
commis avec l'arme d'Ellie Friedman-Bernal. Tandis que Chee pousse
plus avant ses recherches administratives, mettant à jour
le fait qu'Elliot s'était vu refusé des fouilles
(sur l'étude de maxillaires inférieures) dans le
dernier lieu où semble s'être rendu Ellie pour trouver
des poteries le jour de sa disparition, Leaphorn parvient à
s'y rendre en canoë. Une triple surprise l'attend. Brigham
est vivant et se terre depuis des années dans les collines,
ce-dernier a recueilli la disparue dans un état préoccupant
après une dangereuse chute, c'est alors que le ténébreux
Elliot fait son apparition un revolver à la main. Le lieutenant
ne devra son salut qu'à Brighman et à son arc. Chee
arrive alors en hélicoptère, à temps pour
secourir la blessée. Leaphorn cache le corps du meurtrier
et protége le schizophrène sauvage, il demande à
Chee de faire de même avant de se décider à
reprendre sa lettre de démission. |
FICHE
TEC
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Auteur : Tony
Hillerman Nationalité : Américaine Publication : 1988 Nombre de pages : 344 Editeur français : Editions Rivages (Rivages/Noir) Traduit par : Danièle et Pierre Bondil Titre original : A Thief Of Time ISBN : 2-86930-458-7 Sortie française : Le 1 Mai 1991 |