Fantasme bellisarien. Curieux destin que celui de la série télévisée JAG – terme issu du jargon polémologique opaque de nos voisins d’outre-atlantique signifiant Judge Advocate General, soit le bureau de la Marine auquel sont rattachés les officiers avocats sévissant dans les rang des forces armées américaines – que Donald P. Bellisario, producteur à succès (Code Quantum, Magnum, Supercopter…), lança sur le réseau NBC à la rentrée 1995. Déroutant car arrivée au terme de ses vingt-deux premiers épisodes elle ne fut pas renouvelée par la chaîne commanditaire.

JAG

Laissant ainsi un héros désemparé, menotté et accusé d’un meurtre sordide s’éloigner sur un quai désaffecté dans une ambiance moite – la rencontre d’un ex-soldat (l’âme du show se trouve être un ancien marine qui aurait, selon la légende qu’il aime à entretenir, instruit le jeune Lee Harvey Oswad) aux mentalités rigides avec la sexualité féminine ruisselante et oppressante pouvait-elle accoucher d’un autre formalisme graphique ? – et poisseuse. Et voilà que quelques mois plus tard le projet est ressorti des cartons pour apparaître à la mi-saison sur la CBS, chantre des valeurs morales de la bannière étoilée. Le concept se réplique à l’identique – un avocat, ancien aviateur ayant renoncé à sa carrière pour raison médicale après un crash nocturne, enquête sur des affaires judiciaires impliquant sa fratrie d’adoption avant de requérir devant une cour militaire – à l’exception de quelques menus réajustements et de la disparition de certains personnages principaux. Mieux il ne renie pas sa précédente incarnation frappée d’obsolescence et conservera des liens obscurs et douteux avec elle, notamment par l’incursion des anciennes partenaires féminines, engeance du héros fringuant et séraphique, l’apollon Harmon Rabb, Jr. ou la résolution flottante et spectrale du cliffhanger de la première saison dans les méandres assoupis de la troisième année.

Il est des projets à la peau dure et l’opiniâtreté de son créateur a assurément beaucoup influé dans la résurrection inespérée de sa progéniture. L’explication saute aux yeux, cette série se présentant ni plus ni moins comme l’aboutissement d’un style éprouvé et la quintessence du message oxymoron, torve et candide, en parfaite adéquation avec les mentalités ou perspectives de son auteur. Il suffit de considérer les productions précédentes de cet homme pour comprendre qu’il tient ici un dispositif idoine, prompt à ingérer martialement la réalité pour la recycler dans son protocole créatif et orienté en lui insufflant un regain d’excitation, une volupté aguicheuse, un supplément de véracité intronisée par le biais de la fiction au sein de la lucarne hypnotique. La démarche se fait limpide à la cataracte de l’exégèse : après avoir reconstitué le passé avec Les Têtes Brûlées (voire Jake Cutter), corrigé en temps réel une situation précédemment écrite dans Code Quantum voilà que Don Bellisario s’ingénie à dialectiser (palabrer dans un vocable altier ?) avec son temps pour le devancer, le façonner, dans une partie de ping-pong pour le moins sidérante de hardiesse et de forfanterie décomplexées. Alors que la neuvième saison est en cours de diffusion aux Etats-Unis on peut constater non seulement une diminution singulière de l’utilisation d’images d’archives (Bill Clinton dans l’épisode 2…) au profit de circonvolutions et d’envolées patriotiques, mais surtout une propension issante à s’approprier les événements dramatiques et anxiogènes contemporains pour développer son intrigue, se complaire dans une instantanéité et une proximité subtile autant que viscérale (comme les inscriptions verdâtres qui s’évanouissent au passage du regard n’existent que dans l’immédiateté). La télévision réfute alors pendant une heure hebdomadaire d’entertainement sa condition de parangon du quotidien et de l’empathie pour éduquer les masses et les manœuvrer : suppléer l’environnement politique pour mieux le supplanter dans une emphase dramatique exacerbant et transfigurant jusqu’aux perceptions et convictions du spectateur – après tout CBS n’aurait-elle pas des inclinaisons à l’évangélisation ? –, hébété. Un brin démagogique ou hégémonique. Cette fiction tendancieuse de la réalité – volonté omniprésente sinon harassante de s’ancrer dans un référent attenant, le tableau juste de la géopolitique actuelle – peut en être taxée par ses détracteurs. Mais ce serait faire preuve d’un sarcasme complaisant et bien peu réfléchi. Car elle revendique ouvertement son droit et son devoir inaliénable de l’être. Loin de vous prendre en défaut elle arbore fièrement l’uniforme aseptisé et hypocrite d’une entité protéiforme dont l’organe le plus infime se voit tendu vers un seul but, l’émergence d’une réalité de fiction.

Expérience professionnelle. Loin de se borner aux prérogatives politiques et prétoriennes, les auteurs débordent le cadre entravé du semper fi pour éclabousser tous les rouages goguenards d’une société qu’ils envisagent sous le prisme acéré de la discipline et du respect des rites comme celui de la hiérarchie. Exercice difficile et périlleux que ce grand écart pour fusionner dans un magma babillant et vacillant les idéaux républicains et

démocrates. Ils s’en extirpent avec bonheur en systématisant et légiférant leurs conversations polies d’avec la population américaine dans son cosmopolitisme erratique. Aucune interjection ou débordement intempestif ne sauraient surgir dans le prétoire protocolaire du JAG. Et, pour accentuer encore l’universalité de la portée du ton docte des scénarios, la série se fait le panthéon de l’ascension professionnelle. Rarement ainsi on aura vu une écriture et un habillage s’attacher avec autant de minutie et de diligence au parcours sociaux des ses ouailles (et aux faits d’armes récompensées par moult galons). En ce sens elle adhère avec les fondements du capitalisme de nos civilisations mercantiles autant que consuméristes et propulse sur le devant de la scène les affres de l’élévation au bureau derrières les huisseries impeccables et assourdies. La promotion et la réussite d’une carrière dépassent le statut d’accomplissements personnels pour devenir la dynamique démiurgique de ces pantins privés d’amour, obnubilés qu’ils sont par leurs métiers et orgueils respectifs. Le corporatisme condescendant englobe goulûment toute velléité individualiste pour ne prôner qu’un asservissement conscient de l’existence aux principes belliqueux et conquérants – les loisirs (réparer un voiture ou un vieil avion), standardisés. Sous prétexte d’armée, c’est bien sûr un empire socio-économique plénipotentiaire que l’on ergote. L’intelligence fardée réside dans le glacis liminaire du droit. En instruisant à longueur d’épisode sur la légitimité profane de tel ordre, réaction, ou comportement, Harm Mac, Budd ou Sturgis rassérènent sans nécessairement interpeller. L’honneur est sauf tant qu’il rebondit aux confins de la toile géométrique et parfaitement agencée convoquant à l’envi les symboles polysémiques.

Un père et manque. La perte de repères, d’autorité tutélaire est la carence afférente qui transparaît en filigrane. Nulle surprise de la part de Donald P. Bellisario cette absence se cristallise autour de la figure paternelle (le héros et plus tard sa promise amazone y sont confrontés, taraudés par l’amour et la haine induits par une hérédité implacable). En effet, dès le pilote, nous apprenons que le père de Harm fut abattu au-dessus du Vietnam alors que le garçonnet n’avait pas cinq ans d’où une volonté farouche d’imiter ou de venger mais une implication restreinte dans l’analyse. La mue adulte est sans cesse retardée (l’Amiral et son marivaudage des saisons sept, huit et neuf), reportée pour assumer d’autres responsabilités – importantes et

contraignantes à n’en pas douter – que celles inhérentes à la condition d’homme. La réflexion plus métaphysique – mystique même – que pratique reste caricaturalement l’apanage des femmes qui peuvent juger, gérer un microcosme familial et conduire (égratignant singulièrement la mythologie virile yankee) le couple. L’ironie de l’étude des caractères explose dans le fait qu’Harm possède aux prémices de son aventure télévisée un père de substitution, à savoir l’Amiral Chegwinden et un mentor en la personne du Capitaine (bientôt Amiral) Boone. Que peut-il rechercher alors qu’il ne posséderait pas, gavé dans son cocon rassurant et fantoche. Un grand gamin qui s’amuse à revêtir la parure du guerrier intrépide et casse-cou en dépit de la prudence indissociable de sa fonction et des tactiques entérinées par ses supérieurs. Indubitablement l’assurance que l’on peut bien mourir dans le dénuement à ce jeu, sans reconnaissance ou honneur. Trépasser dans un ultime sacrifice désespéré et terne comme un père captif des geôles gelées et inhospitalières de l’URSS. Ce qu’il apprend au début de la quatrième saison (à mettre en parallèle avec ses chimères durant l’interrogatoire et la captivité de la première année) a de quoi ébranler ses certitudes de brave crâne et entêté, à savoir qu’un héros peut disparaître anonymement, sans l’apparat scintillant ou l’affliction d’une nation. Le fait que l’on puisse s’évaporer, passer entre les lignes, détonne du fait de la structure euclidienne du show qui navigue entre le triangle et, assez malicieusement à l’aune du contexte, le pentagone. Nous avons déjà cité le dialogue réalité-fiction accouchant d’un hybride déconcertant de crédibilité prégnante et d’imaginaire assujetti. En outre, remarquons le triangle amoureux Mac-Mic-Harm, le Capitaine Rabb aux prises avec les souvenirs lancinants de son père et le charisme protecteur de l’Amiral, le triptyque juge-pocureur-avocat s’alliant parfois à celui juge-jury-avocats pour culminer enfin avec le pentagone amiral-procureur-avocat-assistants. Cette dernière contingence – drapée dans une stabilité hiératique à la tiédeur maternelle – est certainement la plus saissante car elle se forme à l’apex d’une longue table rectangulaire comme pour souligner avec toujours plus de force le repli et l’autarcie salutaires du groupe. Dans un tel agencement la dessiccation guette et la seule innovation susceptible de renflouer l’intérêt d’un spectateur volatile consiste en la transhumance des entités d’un sommet à l’autre de la composition. Tantôt avocat, tantôt juge, tantôt juré, tantôt chapeautant le service et assumant le fardeau administratif les protagonistes de JAG migrent sans cesse dans une trinité sacralisée au fil de l’illusion énamourée d’échapper à la sclérose ambiante. Quelque chose pointe timidement en eux, refusant drastiquement la glaciation atmosphérique et la capitulation impavide aux diktats d’une ligne scénaristique aussi tranchante que mortifère : créer une vérité à partir de postulats phagocytés et balayés par le vent de l’Histoire, le théâtre vivace d’une ombre déjà morte. Ils transcendent subrepticement la confusion de la réalité dévoyée dont ils participent, bon gré mal gré, à l’essor pour devenir simplement vivants et donc intrinsèquement tragiques.

 
 

F. Flament
2 Janvier 2004

 

 

 

 

 

 

Une réalité de fiction

Série américaine créée par Donald P. Bellisario toujours en production (9 saisons, 1995-2004). Avec David James Elliott (Cap. Harmon Rabb, Jr.) et Catherine Bell (Lt. Col. Sarah MacKenzie). Diffusée aux Etats-Unis sur CBS et en France par France 2.

Liens
Le guide des épisodes
Sites français 1 / 2 / 3
Site officiel CBS / Paramount
Site officiel Catherine Bell
David James Elliott

Fiche technique
CREATEUR, PRODUCTEUR EXECUTIF
Donald P. Bellisario

CO-PRODUCTEURS EXECUTIF
Charles Holland, Chas. Floyd Johnson, Dana Coen, Ed Zuckerman, Stephen Zito, Larry Moskowitz, M. Horowitz et M. Zinberg

INTERPRETES
D. James Elliott (Cmdr. Harmon Rabb, Jr.)
Catherine Bell (Lt. Col. Sarah MacKenzie)
John M. Jackson (Adm. A.J. Chegwidden)
Patrick Labyorteaux (Lt. Bud Roberts)
Scott Lawrence (Cmdr. Sturgis Turner)
Tracey Needham (Lt. J.G. Meg Austin)

MUSIQUE ORIGINALE
Steve Bramson et Velton Ray Bunch

SCENARIOS
C. Tepper, D. Coen, D. Meyers, D. Ehrman, D. Zabel, D. McGill, D. Stark, E. Katz, J. Orman, J. Chambers, J. B. Watson, K. Costello, N. Costello, R. S. Gemmill, R. Cochran et R. L. McCullough

PRODUCTEURS
David Bellisario, Andrew Drewe, P. Dunne, Tomy Moran, Matt Witten et Mark R. Schilz
PRODUCTION
Belisarius Prods et Paramount Network TV
 
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