JAG
Laissant ainsi un héros désemparé, menotté et accusé d’un meurtre sordide s’éloigner sur un quai désaffecté dans une ambiance moite – la rencontre d’un ex-soldat (l’âme du show se trouve être un ancien marine qui aurait, selon la légende qu’il aime à entretenir, instruit le jeune Lee Harvey Oswad) aux mentalités rigides avec la sexualité féminine ruisselante et oppressante pouvait-elle accoucher d’un autre formalisme graphique ? – et poisseuse. Et voilà que quelques mois plus tard le projet est ressorti des cartons pour apparaître à la mi-saison sur la CBS, chantre des valeurs morales de la bannière étoilée. Le concept se réplique à l’identique – un avocat, ancien aviateur ayant renoncé à sa carrière pour raison médicale après un crash nocturne, enquête sur des affaires judiciaires impliquant sa fratrie d’adoption avant de requérir devant une cour militaire – à l’exception de quelques menus réajustements et de la disparition de certains personnages principaux. Mieux il ne renie pas sa précédente incarnation frappée d’obsolescence et conservera des liens obscurs et douteux avec elle, notamment par l’incursion des anciennes partenaires féminines, engeance du héros fringuant et séraphique, l’apollon Harmon Rabb, Jr. ou la résolution flottante et spectrale du cliffhanger de la première saison dans les méandres assoupis de la troisième année.
Il est des projets à la peau dure et l’opiniâtreté de son créateur a assurément beaucoup influé dans la résurrection inespérée de sa progéniture. L’explication saute aux yeux, cette série se présentant ni plus ni moins comme l’aboutissement d’un style éprouvé et la quintessence du message oxymoron, torve et candide, en parfaite adéquation avec les mentalités ou perspectives de son auteur. Il suffit de considérer les productions précédentes de cet homme pour comprendre qu’il tient ici un dispositif idoine, prompt à ingérer martialement la réalité pour la recycler dans son protocole créatif et orienté en lui insufflant un regain d’excitation, une volupté aguicheuse, un supplément de véracité intronisée par le biais de la fiction au sein de la lucarne hypnotique. La démarche se fait limpide à la cataracte de l’exégèse : après avoir reconstitué le passé avec Les Têtes Brûlées (voire Jake Cutter), corrigé en temps réel une situation précédemment écrite dans Code Quantum voilà que Don Bellisario s’ingénie à dialectiser (palabrer dans un vocable altier ?) avec son temps pour le devancer, le façonner, dans une partie de ping-pong pour le moins sidérante de hardiesse et de forfanterie décomplexées. Alors que la neuvième saison est en cours de diffusion aux Etats-Unis on peut constater non seulement une diminution singulière de l’utilisation d’images d’archives (Bill Clinton dans l’épisode 2…) au profit de circonvolutions et d’envolées patriotiques, mais surtout une propension issante à s’approprier les événements dramatiques et anxiogènes contemporains pour développer son intrigue, se complaire dans une instantanéité et une proximité subtile autant que viscérale (comme les inscriptions verdâtres qui s’évanouissent au passage du regard n’existent que dans l’immédiateté). La télévision réfute alors pendant une heure hebdomadaire d’entertainement sa condition de parangon du quotidien et de l’empathie pour éduquer les masses et les manœuvrer : suppléer l’environnement politique pour mieux le supplanter dans une emphase dramatique exacerbant et transfigurant jusqu’aux perceptions et convictions du spectateur – après tout CBS n’aurait-elle pas des inclinaisons à l’évangélisation ? –, hébété. Un brin démagogique ou hégémonique. Cette fiction tendancieuse de la réalité – volonté omniprésente sinon harassante de s’ancrer dans un référent attenant, le tableau juste de la géopolitique actuelle – peut en être taxée par ses détracteurs. Mais ce serait faire preuve d’un sarcasme complaisant et bien peu réfléchi. Car elle revendique ouvertement son droit et son devoir inaliénable de l’être. Loin de vous prendre en défaut elle arbore fièrement l’uniforme aseptisé et hypocrite d’une entité protéiforme dont l’organe le plus infime se voit tendu vers un seul but, l’émergence d’une réalité de fiction.
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Expérience professionnelle. Loin de se borner aux prérogatives politiques et prétoriennes, les auteurs débordent le cadre entravé du semper fi pour éclabousser tous les rouages goguenards d’une société qu’ils envisagent sous le prisme acéré de la discipline et du respect des rites comme celui de la hiérarchie. Exercice difficile et périlleux que ce grand écart pour fusionner dans un magma babillant et vacillant les idéaux républicains et |
démocrates. Ils s’en extirpent avec bonheur en systématisant et légiférant leurs conversations polies d’avec la population américaine dans son cosmopolitisme erratique. Aucune interjection ou débordement intempestif ne sauraient surgir dans le prétoire protocolaire du JAG. Et, pour accentuer encore l’universalité de la portée du ton docte des scénarios, la série se fait le panthéon de l’ascension professionnelle. Rarement ainsi on aura vu une écriture et un habillage s’attacher avec autant de minutie et de diligence au parcours sociaux des ses ouailles (et aux faits d’armes récompensées par moult galons). En ce sens elle adhère avec les fondements du capitalisme de nos civilisations mercantiles autant que consuméristes et propulse sur le devant de la scène les affres de l’élévation au bureau derrières les huisseries impeccables et assourdies. La promotion et la réussite d’une carrière dépassent le statut d’accomplissements personnels pour devenir la dynamique démiurgique de ces pantins privés d’amour, obnubilés qu’ils sont par leurs métiers et orgueils respectifs. Le corporatisme condescendant englobe goulûment toute velléité individualiste pour ne prôner qu’un asservissement conscient de l’existence aux principes belliqueux et conquérants – les loisirs (réparer un voiture ou un vieil avion), standardisés. Sous prétexte d’armée, c’est bien sûr un empire socio-économique plénipotentiaire que l’on ergote. L’intelligence fardée réside dans le glacis liminaire du droit. En instruisant à longueur d’épisode sur la légitimité profane de tel ordre, réaction, ou comportement, Harm Mac, Budd ou Sturgis rassérènent sans nécessairement interpeller. L’honneur est sauf tant qu’il rebondit aux confins de la toile géométrique et parfaitement agencée convoquant à l’envi les symboles polysémiques.
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F.
Flament |
Série américaine créée par Donald P. Bellisario toujours en production (9 saisons, 1995-2004). Avec David James Elliott (Cap. Harmon Rabb, Jr.) et Catherine Bell (Lt. Col. Sarah MacKenzie). Diffusée aux Etats-Unis sur CBS et en France par France 2.
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