21 GRAMMES
Les obsessions sont analogues, le deuil d’un enfant – que le cinéaste exorcise à chaque coup de manivelle – et l’accident de voiture malencontreux. Autour de cette tragédie, et de la culpabilité ou de la rédemption qui pourraient en découler, se cristallise, comme autant de minces pellicules arrachées à un support brut et peu engageant, le destin écartelé d’un professeur de Mathématiques en attente d’une greffe cardiaque (Sean Penn traînant son spleen empesé), d’une mère de famille ex-junkie (Naomi Watts, révélation de Mulholland Drive et de The Ring, sublime d’ambivalence anxieuse) qui voit ses proches décimés sous les roues d’un ex-taulard embrigadé par les dogmes de l’Eglise (Benicio Del Toro labile et claquemuré). Evidemment, la trouvaille de génie, le cachet auteuriste et dissident du long métrage provient de sa dislocation flétrie, d’une temporalité déstructurée qui voit virevolter des blocs sécables entrelaçant passé, présent et futur. Au début cela donne une joyeuse pagaille drolatique et intrigante, sur la fin cela commence sérieusement à sentir l’esbroufe fate. Car l’habillage amèrement ostentatoire (grain rugueux et filtres appuyés) s’il n’a pas le manichéisme chromatique drastique du Traffic de Steven Soderbergh se distingue tout de même par sa vanité stérile. Les codes se font évanescents, les afféteries de style masquant à grande peine les caractères faméliques, stéréotypés et versatiles. Seule Charlotte Gainsbourg tire son épingle du jeu, par la limpidité de sa présence fantomatique, par sa quête impérieuse de maternité et de filiation. Pour obtenir le sperme de son conjoint agonisant elle est prête à tout, voire à la nécrophilie. L’humanité affalée déserte ainsi insidieusement le film cosmopolite, pour s’évaporer – soupirs dévastés d'êtres accablés – dans les terres retirées d’un pays en déshérence (broussailles esseulées, poussières dansantes, gueules exténuées). La chosification insipide pointe à la dernière image, cette piscine vide n’est autre que la cage thoracique béante d’un homme ayant rejeté son nouveau cœur – d’ailleurs le premier plan anémique nous montrant le corps opalescent de Naomi Watts allongée devant un Sean Penn méditatif renvoie immanquablement au dernier plan (le personnage de Paul ayant été vu plus tôt contemplant le spectacle de la déliquescence corrodée du bassin). Au centre de l’oeuvre perturbée, faussement transgressive et sinistrement suicidaire rien ne saurait palpiter – sauf si l'on bat nerveusement sa coulpe –, la métaphysique frelatée et l’eucharistie dévote auront eu raison de la linéarité salutaire. Pourtant, quelque part, Cristina – la harpie camée, shootée à la violence et à la mort – aura été fécondée.
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F.
Flament |
Film américain de Alejandro González Inárritu (2003). Second film, après Amours Chiennes, à la dislocation flétrie, les afféteries de style masquant à grande peine les caractères faméliques, stéréotypés et versatiles. Sortie française : le 21 Janvier 2004.
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