Améthyste et autres élixirs. Qu’advient-il de ce bébé orphelin, dénommé Harry Potter, déposé devant la porte d’un pavillon de banlieue par trois hurluberlus interlopes et affectés ? Et bien c’est loin d’être la panacée puisqu’il vit reclus dans une niche sous l’escalier de son oncle, un dadais adipeux qui le persécute de manière indigne et ce pour d’obscures raisons. Celles-ci deviennent limpides lorsque la bâtisse est assiégée par une multitude de chouettes.

HARRY POTTER À L'ECOLE DES SORCIERS

Ces-dernières délivrent sempiternellement la même missive selon laquelle le jeune Harry a atteint l’âge de rentrer à Poudlard, le plus grand collège de sorcellerie au monde, et qu’il doit répondre immédiatement à sa convocation. Grâce à l’adjuvant Hagrid, un géant au cœur naïf qui le prend sous son aile, notre héros s’extrait de son ignoble généalogie pour recouvrer une place de choix dans la confrérie des sorciers dont ses géniteurs s’avèrent avoir été d’éminents représentants. Il ne tarde d’ailleurs pas à découvrir que son patronyme est sur toutes les bouches à contrario de celui que l'on-ne-doit-pas-prononcer, triste sire à qui il doit sa notoriété. Il est en effet le seul être à avoir endigué la folie sanguinaire du puissant Voldemort qu’il parvint à défaire du fond de son berceau en lui renvoyant sa propre attaque funeste – il en garde une cicatrice sur le front – non sans que ce-dernier ait pu occire au préalable ses parents. Depuis, cet être fantomatique et maudit erre à la recherche d’une enveloppe charnelle et d’une vengeance inassouvie. Il se pourrait d’ailleurs qu’il rôde dans les parages de Poudlard, vivotant dans un sanctuaire sylvestre exsangue, à l’affût névrotique de la moindre faiblesse de sa Némésis qui découvre béat les fastes de sa nouvelle condition.

Déférence obtuse. A bien revoir l’épisode inaugural de la saga cinématographique Harry Potter et à l’aune des réflexions que nous menions dans ces colonnes à l’occasion de la sortie du second opus – une réussite fadette aux relents psychanalytiques envoûtants – il convient de reconsidérer les prémices de l’aventure. A la baguette, Chris Columbus qui officiera encore sur Harry Potter Et La Chambre Des Secrets, un contrapuntiste flapi et harassé en panne d’inspiration mais implacable orfèvre de l’emphase cuivrée et de la poudre (de perlimpinpin) aux yeux – mollesse de la substance parfaitement grimée. Ainsi se dévoile impassiblement une débauche ahurissante d’effets spéciaux révoltés (parfois malheureux avec un partie de quidditch affichant une artificialité toc et malvenue) et d’onirisme propret, confiné. Cette volonté astringente, si elle permet de codifier et de transmuer l’étrangeté ambiante en ordinaire flegmatique, porte un coup fatal aux délires visuels et idiosyncrasiques dont un Tim Burton aurait pu, par exemple, nous gratifier. L’efficacité devient l’antienne larvée se dissimulant derrière une doxa écrasante envers l’univers britannico-féerique de J. K. Rowling. Qu’importe si en cours de route la piteuse dramaturgie douloureusement taraudée par son engeance vidéoludique – on peut regretter l’artifice de Matrix Reloaded qui intégrait avec jubilation la succession de tableaux action/parole dans sa propre structure parasitée et délicieusement duplice – oublie de creuser un peu ses personnages à quelques exceptions près manichéens, particulièrement son héros encore bien ingénu et virginal, pour se consacrer à la reconstitution méticuleuse et consensuelle de la bulle opiacée de Poudlard – affligeante contrainte inaliénable de réunir tout les publics pour une joyeuse sarabande duveteuse.

Révolution permanente. La piété frelatée charrie néanmoins ses bienfaits insolites notamment dans la révolte captivante de réverbérations d’un arrière-plan décomplexé. Car un singulier mécanisme est à l’œuvre derrière la panoplie d’effets visuels : celui de la désynchronisation éparpillée et de son râle séditieux qui imprègne la pellicule. Devant un manque de profondeur criant, les décors, les tableaux, les reflets ou

les accessoires se voient insufflés une vie propre distillant sporadiquement une instabilité vertigineuse et désordonnée. Ils fendillent, ça et là, la cosse satinée de l’enluminure prévenante pour interagir avec les protagonistes et, comble du paradoxe, leur dicter le chemin à suivre – spirituel avec le chapeau parlant désignant à l’élève fraîchement dégrossi l’une des quatre maison devant l’accueillir pour toute sa scolarité ou tout bonnement physique par ces escaliers capricieux changeant d’orientation à leur guise. Sans gloser le Grand Timonier on en arriverait presque à concevoir la structure du long métrage comme une masse insomniaque en insurrection constante, dont le seul référent humain serait cet œil espiègle de Richard Harris enjoignant un bambin aseptisé à se dérider quelque peu. Car c’est bien du trébuchement sur le récif impersonnel de son absence de polysémie que le film émancipe ses constituants, artefacts crayeux frénétiques, laborieusement contenus par des rets lâches et nonchalants. Aussi horripilant que puisse être la récusation de ces velléités survenues subrepticement au fil du récit, l’entité cinégénique s’y régénère vigoureusement. Et alors que la litanie convenue s’égrène, l’arrière-plan, symbolisé par ces tableaux vivants et désinvoltes éclairés par des torchères frémissantes, continue de vaquer à ses multiples occupations (dans les faits ou au gré de nos psychés) en dépit de l’action, de la présence des personnages ou de l’émotion qui se superposent à l’écran. Le miroir magique rencontré au détour d’un corridor médiéval de l’institution est, suivant cette optique, d’une primordialité saisissante, puisqu’il abroge la réalité des ombres stéréotypées passant devant sa surface polie en y substituant la sienne, torve par essence. Ce nouvel écho du mythe ancestral de la Sirène en présentant le fantasme d’une vie rêvée ne cherche ni plus ni moins qu’à subjuguer jusqu’au marasme apocryphe, au délitement et à la décrépitude. En bref, il recherche avidement du temps d’antenne, quitte à phagocyter les brebis égarées et hypnotisées. Le dynamisme conjonctif du tissu filmique réside indubitablement dans l’extraordinaire dédain de ces composants annexes pullulant à loisir et dirigeant en coulisses. L’analogie communiste y trouve son apogée, plus qu’un soulèvement irrésistible la réalisation de Chris Colombus nous donne à voir le travail subtil de la démocratie idéale, marxiste et démagogique. Un paradis populaire défiant les disparités, terrifiant car ne s’assoupissant jamais pour mieux surveiller du coin de l’œil détracteur et infléchir les arcanes de la république revendiquée dans la forme et oppressante dans le fond (bureaucratie et paperasse s’abattant sur le garçonnet hilare). Que le comburant des péripéties du jeune Harry Potter soit la pierre philosophale induit une ironie éclatante, sa fonction première étant de métamorphoser une partie de son environnement physique, de le contrôler durant l’accession à la noblesse (du métal). Derrière le glacis insignifiant de patins mignonnets, l’appât du gain errant dans un flux de solidarité prolétaire : une subversion coupable assez étonnante pour réévaluer intrinsèquement la machine à l’œuvre ici (des enzymes voraces indifférents s’agitant fiévreusement parmi les soutènements du paysage) et lui conférer un attrait à l’ardeur exquise et dansante.

 
 

F. Flament
23 Janvier 2004

 

 

 

 

 

 

Arrière-plan insomniaque

Film américano-britannique de Chris Columbus (2001). Incursion dans la féerie de l'univers Harry Potter. Un préambule parfaitement huilé dont l'éparpillement génère une mutation inquiète du paysage, blasé et inféodant. Sortie France : le 5 Décembre 2001.

Multimédias
Teaser américain (vo)
Bande-annonce / Trailer (vo)
HP 2 sur Inside a dream
Photographies (42)

Liens
Le site officiel américain
Le site de l'éditeur
Le film sur l'IMDB
Site sur Alan Rickman
Site sur Maggie Smith

Fiche technique
REALISATION
Chris Columbus

MONTAGE
Richard Francis-Bruce

DIRECTEUR PHOTOGRAPHIE
John Seale

SCENARIO
Steve Kloves d'après l'oeuvre de Joanne Kathleen Rowling

INTERPRETES
Daniel Radcliffe (Harry Potter)
Rupert Grint (Ronald Weasley)
Emma Watson (Hermione Granger)
Robbie Coltrane (Rubeus Hagrid)
Richard Harris (Albus Dumbledore)
Maggie Smith (Minerva McGonagall)
Alan Rickman (Severus Rogue)

MUSIQUE ORIGINALE
John Williams
PRODUCTEURS
T. Arnow, M. Barnathan, C. Columbus, P. Dupre-Pesman, D. Henderson, D. Heyman, M. Radcliffe et T. Seghatchian
DUREE
142 minutes

PRODUCTION
Warner Bros. et Heyday Films
 
bb