MINORITY REPORT
John Anderton, un homme blessé, désabusé et usant de drogues depuis la disparition de son fils, se consacre jusqu'à l'épuisement et l'anéantissement de sa personne à cette expérience en dirigeant l'entreprise sous la bénédiction paternaliste de Lamar Burgess. Pourtant, l'arrivée au cur du système d'un représentant chargé de jauger l'efficacité et l'intérêt d'une politique emprisonnant des pré-coupables, soit des innocents, va bouleverser ce merveilleux équilibre, la précaire sécurité induite par une société ultra-préventive. Voilà que John se met à décrypter une image qui stupeur le met en scène. Dans 36 heures, il abattra un homme dans une chambre d'hôtel. Il prend rapidement la fuite et apprend de la bouche même de la scientifique à l'origine du projet son unique chance de se disculper et de conjurer son acte funeste. Agatha, la pierre angulaire des augures, les Pré-Cognitifs. Il arrive que les trois voyants soient en désaccord sur un futur, et c'est elle qui alors fourni le "rapport minoritaire", pouvant réduire en cendres une politique asseyant sa légitimité sur l'infaillible véracité des prédictions.
Substance Mort. Dire que Philip K. Dick fait figure de parangon au panthéon des auteurs du XXème siècle serait pur truisme tant l'habileté, la pertinence et la clairvoyance de ses écrits explose à chaque page pour nous plonger dans la noirceur d'un pessimisme sinon un nihilisme rédempteur. Pourtant l'adaptation de ses uvres relève du miracle, elle nécessite un cinéaste d'exception ou une relecture plus ou moins heureuse (Les Confessions D'Un Barjo, Planète Hurlante, Total Recall, Blade Runner) du matériel littéraire. L'association de son nom à celui de Steven Spielberg – prince de l'entertainement à la foi inébranlable dans le figuratif et à la candeur parfois désarmante – a de fait de quoi surprendre, d'autant plus que l'on dépasse le simple achoppement pour se muer vers une acclimatation proche de la synergie (du moins jusqu'au laborieux et accablant final, accumulation d'incohérences et de poncifs). Car le cinéaste américain reconsidère dans une certaine mesure son système de valeurs en subsumant, au travers du prisme de l'écrivain, les derniers évènements terroristes qui frappèrent son pays en septembre 2001. Ce virage amorcé vers une prise de conscience et de responsabilités à la fois politique et artistique (le système cinématographique américain doit aujourd'hui beaucoup aux impulsions et à l'indolence de certains réalisateurs immatures et boulimiques qui ont depuis longtemps perdu tout contrôle ou égards pour leur jouet délaissé) s'accompagne en outre d'une véritable dénégation d'un futur – redondent par essence – pour un repli salvateur vers le passé, enfance idyllique et prospère. Ce pyrrhonisme envers un quelconque avenir déborde sur les conceptions artistiques et plastiques de l'auteur. Pour lui, seuls les réalisateurs morts et les films consacrés par la postérité perdureront dans le désert créatif actuel, seuls eux méritent de voir leurs visions retranscrites, recyclées et (re)prendre forme. Passéiste, il se substitue aux metteurs en scène avant-gardistes de jadis, après l'indigent A.I. – qui malgré ses fondations labyrinthiques et lugubres semblait dépassé au sein des productions contemporaines en tant que fable mielleuse à l'optimisme ridicule et pathétique – reprise des travaux de préparation de Stanley Kubrick, le voici puisant dans les obsessions de Fritz Lang, les idées d'Alfred Hitchcock ou tout bonnement dans les ficelles de Ridley Scott ou Paul Verhoeven. Voila un étrange cynisme pour un homme à la croyance inébranlable en l'innocence, nous aurions cessé d'avancer pour se borner à construire sur nos ruines et ordures industrielles, artistiques et humaines.
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A l'instar de son ouverture du Soldat Ryan, le réalisateur nous assène une séquence d'exposition absolument sidérante et véloce qui accroche et éveille sens et curiosité. D'abord ce sont des images bleutées et blafardes, issues d'un magma tressautant et tremblant. Bientôt vient l'introduction des oracles et l'utilisation de leurs augures par John Anderton lors d'un splendide ballet hiératique sur fond de musique classique, où muni de gants pratiquement fétichistes il sépare les |
fragments d'images pour s'enquérir d'indices pertinents. L'enquête devient captivante et stressante lorsque l'on apprend qu'un crime passionnel ne peut-être entrevu que peu de temps avant l'acte irrémédiable. Bien entendu la brigade parviendra in extremis à empêcher un mari trompé d'assouvir sa vengeance dans le sang. Une spécificité du film tient dans cette croyance pratiquement archaïque et surannée qui le sous-tend : une trame narrative et scénaristique avançant sans ambages ou transes extatiques vers sa conclusion, chaque élément de l'intrigue étant explicité, chaque errance achevée. Seule une exception à ce schéma méticuleux, l'avenir de l'enfant (nous y reviendrons plus bas). Un choix dicté par le matériau littéraire un brin désuet, qui va contaminer jusqu'à la mise en scène et la photo magnifique (froide, bleutée et glacée) de Janusz Kaminski – auteur depuis du pathétique Les Âmes Perdues –, pour créer un flux cinématographique outrageusement hétérogène – avec ses moments d'humour, de décrochement ou de grotesque introduit par le greffeur et son inénarrable assistante – et détonnant dans un environnement cinématographique mercantile, stérile et délétère. Voir ou être vu ? Sur un canevas rigide, le triptyque exposition/conflit/conclusion, se développe un thriller futuriste haletant. Dans ce retour au tangible, à l'organique et au palpable, se tapit le fondement de l'entreprise, à savoir le rapport à l'image, cette entité au pouvoir dévastateur lorsqu'elle est envisagée en tant qu'objet. Le futur dépeint par Steven Spielberg tire paradoxalement sa force de sa contemporanéité, le monde présenté semble l'aboutissement logique des déviances et politiques actuelles (une inventivité visuelle fantasque se fondant sur l'urbanisme moderne). La portée de cette fable d'apprentissage sur la représentation visuelle, l'écart et la fusion qui naît entre le projetant et le récepteur ou sa propension à relier l'indicible (l'invisible) et le visible, n'en devient que plus probante. Que ce soit dans l'opposition constante d'une profusion opaque de représentations du futur, de publicités ou de bulletins d'informations ressassant jusqu'à la nausée des visions ayant perdu toute pureté, aux souvenirs du passé avec cette splendide scène de la disparition du fils, dématérialisé en une dizaine de secondes au bord d'une piscine ne laissant qu'une montre derrière lui (une réminiscence qui intervient ironiquement au moment où le héros est privé de ses yeux) ou celui lancinant d'une fille condamnée à mentalement revivre le meurtre de sa mère. Comble de la mutation du flux organique d'images qui enserre les hommes, ce que l'on perçoit ne se contente plus d'être aliénant, le rapport s'inverse et c'est par l'il que chaque membre de la société est épié, formaté, assailli de publicité subjective (la visite de John chez Gap en est le meilleur exemple, ainsi que son arrivée dans le métro). Un état de fait poussé à l'extrême par les dehors policés que doivent arborer les acteurs d'une société devenue translucide (les écrans d'ordinateurs, les disquettes, les fenêtres, les cloisons ). Il n'existe plus que des façades dans des contextes qui abhorrent désirs et pulsions (on peut se faire arrêter pour avoir songer à tuer) et qui colonisent les sentiments. Le factuel est devenu la norme. L'eau submerge tout, en tant que vecteur spirituel et mémoriel (la photo étant pour beaucoup dans son rendu vitrifié). Un aspect liquide qui inonde le long métrage, cautérisant plaies et engourdissant toutes velléités de révolte. Sous-jacent, le retour à la quiétude utérine, l'ultime fuite en arrière, la conception. Happés par cette eau, qui voit la disparition de l'être aimé, John et Agatha prennent en défaut la maxime du film. Non tout le monde ne peut pas fuir, il reste l'ultime barrière psychique, celle implantée par le souvenir, image récurrente et omniprésente. Echapper à l'aspect mercantile et torve de la société réside dans les quelques pas en arrière et les gants que revêt John (les diodes bleues ornant le pouce et l'index créent un nouveau cadre dans le cadre et renforcent le statut de metteur en scène que s'octroie John, il n'est plus victime). Par deux fois devant son pupitre il s'emploie dans une chorégraphie stupéfiante, syncopée et déshumanisée (tout en stoïcisme) à décortiquer une succession d'images, à briser le flux pour l'analyser. A reconsidérer une mise en scène en plaçant de côté l'inutile pour séparer les éléments essentiels à la compréhension. Il y a dans ce geste à la fois un désaveu de l'auteur, une défiance à ce que devient l'image (opposition entre la vulgarité d'une image d'actualité ou de télé réalité et la pureté de la construction d'un plan de cinéma ou d'une toile picturale) et une dénonciation de l'enfermement des individus dans des postures onanistes et stériles qui ne visent qu'à jouer et jouir de l'image en cherchant frénétiquement à lui donner sens et valeur, depuis longtemps disparus ou abhorrés. La cohérence du long métrage est ici mise à mal, nous assener des éléments hétéroclites (burlesques, sales, baroques, d'action ou autres scories) ou des critiques acerbes d'une société de consommation (avec les fameux hologrammes sur paquets de céréales) tout en profitant de chaque plan pour nous placer subrepticement une publicité. Où est la logique ? Mieux faire tomber les barrières pour un message encore plus spécieux ou insidieux. A l'image de John Anderton le moment est venu de sortir de la léthargie du visionnage passif (les enregistrements de son fils) pour nous placer dans l'interstice laissé vacant entre l'image et sa projection (pour reprendre le cas du film de vacances, entre le décor et l'enfant ou la femme expulsés de la 2D). Sont justement opposés les visions bleutées, hachées et sporadiques sur lesquelles le héros ne peut qu'extrapoler et celles, mentales, de la disparition de son fils où il perd le statut d'impuissant.
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F.
Flament |
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