Yann Moix, jeune auteur au talent prometteur reconnu par ses pairs – Prix Goncourt du premier roman en 1996 pour Jubilations Vers Le Ciel – a décidé de mettre en pratique le vieil adage populaire «on n’est jamais mieux servi que par soi-même» en assumant personnellement l’adaptation cinématographique de son roman le plus populaire à ce jour, Podium, et réalise ainsi son premier long-métrage – les puristes noterons que Yann s’était essayé à la caméra pour un court-métrage, Grand Oral (où officiait déjà la pétulante Julie Depardieu).

PODIUM

Le film nous plonge dans l’univers peu connu et cocasse des Sosies de stars et plus particulièrement dans la caste très prisée et très fermée des Sosies Officiels de Claude François. On y découvre avec surprise que le plus important n’est pas la ressemblance physique initiale mais que la connaissance sans faille de la carrière dudit Cloclo et la plus extrême fidélité dans la reproduction de ses costumes et de ses attitudes sont les conditions sine qua none de la réussite dans ce métier... non mieux cette vocation. On découvre également avec stupéfaction que cette occupation séduit un nombre ahurissant de personnes, pour preuve un théâtre parisien rempli de «sosies» de Johnny Hallyday, Pascal Obispo et autres Michael Jackson venus en découdre lors de l’annuelle Nuit des Sosies afin de remporter des mains de la décidément inévitable Evelyne Thomas le Trophée du Meilleur Soie de l’année ou encore une bonne vingtaine de jeunes femmes se regroupant dans un gymnase pour participer aux sélections sauvages et privées du héros Bernard Frédéric recrutant ses Bernadettes – ses Clodettes à lui – lors d’un casting aussi impitoyable que les Nouvelles Popstars d’M6. Certains seront atterrés de constater que ce petit monde a ses règles, son code d’honneur, sa hiérarchie et ses inévitables jalousies mais après tout ne s’agit-il pas là d’un microcosme reproduisant tout simplement notre modèle de société ? Et, ici aussi, on est mesquin et on veut être le meilleur. Cette petite introduction explicative générale étant faite, et compte-tenu des sentiments contradictoires que j’ai ressenti au sortir de la salle de projection, perturbant l’impartialité de la lectrice et fervente admiratrice de Yann Moix que je suis, je me vois contrainte, dans un souci d’objectivité et d’honnêteté d’adopter deux points de vue différents.

Si vous avez déjà lu Podium et sans doute les autres romans de Yann vous ressentirez sans doute comme moi une certaine frustration à a sortie du film. Autant sa plume talentueuse savait osciller avec art entre humour franc, à vous déclencher une vraie crise de fou rire salvateur, et gravité pleine de compassion devant l’inexorable évolution de la névrose de Bernard Frédéric qui, fuyant sa triste vie normale réelle,

trouvait refuge dans la fallacieuse illusion d’être Claude François, autant Yann le réalisateur semble chercher sa voie entre les deux sans vraiment la trouver. Il en ressort un long métrage bancal devant lequel on ne pleure pas de rire et au cours duquel on ne pleure pas non plus de tristesse. On s’attache forcément à ce pathétique clone de Cloclo interprété à merveille par un Benoît Poelvoorde qui, s’il n’est pas toujours très à l’aise dans les chorégraphies de l’idole, est impeccable dans son jeu d’acteur, mais où est la pitié pour ce pauvre type, les pincements au cœur à chaque pallier franchi dans sa descente vers l’inévitable drame que l’on ressent à chaque page, chaque chapitre du livre ? La ruine du ménage par la passion toujours plus dévorante de Bernard Frédéric – qui va jusqu’à dépenser 130.000 FRF pour acheter aux enchères le véritable Téléphone Pleure et ne comprend pas la colère de son épouse – amenant ainsi la famille à vivre dans un pavillon-témoin – ; le danger qui pèse sur son fils de basculer dans la même névrose que lui – son père va jusqu’à lui faire répéter le rôle de la petit fille dans le même Téléphone Pleure –, l’autodestruction du héros qui risque son travail et une condamnation en accordant un crédit à un nouveau client chômeur en fin de droit et SDF – l’éternel compagnon Couscous – pour financer la tournée de rodage indispensable avant la Nuit des Sosies, passent inaperçus pour le spectateur qui ne mesure jamais vraiment l’intensité dramatique du personnage. Et que dire du choix du dénouement ? En lieu et place de la seule fin possible au regard de la personnalité et des excès commis par Bernard Frédéric, le romancier opte dans son film pour une sorte de happy end cher à nos amis américains avec tout ce qu’il faut de remords larmoyants et de pardons émouvants. Pour quoi faire ? Epargner sans doute aux âmes sensibles un réalisme trop pessimiste pour eux en leur laissant l’illusion que l’amour peut tout faire, tout changer même les névroses et pathologies psychologiques graves. Seul Couscous, compagnon d’errances et manager de Bernard Frédéric ainsi que sosie officiel de Michel Polnareff, restera prisonnier de son délire et ne reprendra pas pied dans la réalité. Je n’ose penser que Yann Moix, auteur bien éloigné de la sphère commerciale et grand public, ait finalement cédé à la tentation des sirènes du mercantilisme pour signer délibérément un film populaire et consensuel à but lucratif.

Si vous allez voir une comédie populaire, vous vous apprêtez à passer un bon moment à vous moquer de Bernard et Couscous qui ont choisi un passe-temps singulier et drôle ; être sosie des célébrités et qui vont reprendre du collier pour participer à la grande Nuit des Sosies. Les costumes (déguisements) de Bernard-Claude François et les lunettes de Couscous-Polnareff vous feront hurler de rire et la sélection ou l’entraînement des Bernadettes – restera longtemps dans vos mémoires grâce à quelques phrases bien écrites, à l’efficacité comique garantie et servies par un Benoît Poelvoorde à la hauteur de sa réputation tout en faux-sérieux et pince-sans-rire. Le «complot» fomenté par un des adversaires de Bernard Frédéric qui, craignant d’échouer aux présélections devant le «génie» de l’ogre suffisant, engage une «taupe» dans l’équipe, vous amusera tout en pimentant les premiers éliminatoires de la Nuit des Sosies. Et, comme finalement c’est toujours l’argent qui fait tourner le monde et le sexe qui fait rire les masses, la scène «d’amour» entre Bernard et une Bernadette – il fallait bien que ça arrive –, dans le minibus miteux de la tournée, aux rythmes changeants et crescendo de chansons de Claude François vous fera – ainsi que toute la salle – vous esclaffer. Telle une petite comédie française bien sympathique, la fin, pleine de bons sentiments vous ravira et vous sortirez de la salle en vous disant qu’il existe certes de gens un peu fous mais que finalement il n’y a là rien de dangereux, qu’ils nous font bien rire et que fort heureusement tout rentre dans l’ordre.

Quelque soit la version choisie, il n’en reste pas moins que Yann Moix, le réalisateur, est encore un débutant en la matière. Outre une qualité d’image moyenne et un décalage persistant entre la bande-son et les mouvements de lèvres du héros du film – défauts pour lesquels nous lui accorderons le bénéfice du doute, votre chroniqueuse de service ayant visionné le long métrage dans une petit salle

d’un petit cinéma de province –, nous déplorerons un manque d’imagination dans la façon de filmer qui confine au simplisme et une utilisation abusive d’effets visuels style années 70/80 comme le découpage de l’image en plusieurs parties séparées par des bandes noires – une fois c’est rigolo, répété à l’envi c’est lassant. Comme pour le ton du film, on a l’impression que l’auteur a hésité sur le choix du genre cinématographique. De comédie de facture classique, il oscille de temps en temps dangereusement vers le documentaire style road-movie du chanteur connu en tournée…bizarre… Il reste fort heureusement la bande-son qui enchantera les fans de Cloclo et ravira les fans de Michel Polnareff – dont je suis… et je suis ravie ! – même si on pourra déplorer les choix bien consensuels des chansons, et surtout les acteurs. On pourra certes me taxer de partialité quant à Benoît Poelvoorde que je suis et apprécie depuis le mythique C’est Arrivé Près De Chez Vous jusqu’aux confidentiels Les Convoyeurs Attendent ou Les Portes De La Gloire en passant par le trop peu reconnu Les Randonneurs (tourné concomitamment par Philippe Harel à La Femme Défendue) mais tant pis, j’assume. Benoît signe là une nouvelle performance qui l’affirme si besoin était encore comme un acteur, un vrai sur lequel il faut compter. On pourra également me reprocher un certain faible pour la bande des Robin des Bois mais là aussi je persiste et je signe, Jean-Paul Rouve qui peut tour à tour passer du Pierre «le blond» de RRRrrrr !!!, au conventionnel flic de Julie Lescaut, en passant par un Michel Polnareff plus vrai que l’original tout en livrant un jeu minimaliste, est tout simplement Grand.

En conclusion, je conseillerais à tous les non-fans exclusifs de cinéma underground d’auteur, danois ou asiatique, en version originale – de préférence en vietnamien féodal – filmés caméra à l’épaule ou avec un sens exacerbé de l’esthétisme et à but philosophique, d’aller voir Podium car ils passeront selon leur situation – voir plus haut – une très bon moment ou un bon moment. J’en profite pour conseiller à tous ceux qui aiment les mots, la prose bien écrite et qui apprécie d’explorer les arcanes des émotions et sentiments humains, et ils doivent être nombreux parmi les visiteurs de ce site, de lire les romans de Yann Moix en commençant par le plus sombre et le plus insoutenable Les Cimetières Sont Des Champs De Fleurs et en continuant par Anissa Corto. Même si certains critiques pourront classer ce conteur parmi les jeunes auteurs qui aiment se regarder écrire, il n’en demeure pas moins qu’il possède un talent bien rare : celui de savoir exprimer les émotions, toutes les émotions de l’amour à la haine, du rire à la plus profonde des détresses, de la douceur à la plus extrême violence avec toujours autant de profondeur et de justesse.

 
 

Virginia Flament
8 Mars 2004

 

 

 

 

 

 

Magnolias ?… For Ever !

Film français de Yann Moix (2003). Comédie monotone du fait d'une mise en scène inexistante et reposant intégralement sur B. Poelvoorde et son talent électrique à railler la mesquinerie tout en esquivant le populisme. Sortie française : le 11 Février 2004.

Multimédias
Bande-annonce / Trailer
Le dossier de presse
Photographies (23)

Liens
Site sur Benoît Poelvoorde
Le site officiel français
Le film sur l'IMDB
Julie Depardieu / M. Guillard
Jean-Paul Rouve 1 / 2

Fiche technique
REALISATION
Yann Moix

SCENARIO
Yann Moix, Olivier Dazat et Arthur E. Pierre d'après louvrage de Y. Moix

MONTAGE
Philippe Bourgueil

INTERPRETES
Benoît Poelvoorde (Bernard Frédéric)
Jean-Paul Rouve (Couscous)
Julie Depardieu (Véro)
Dominique Besnehard (Docteur Dandieu)
Marie Guillard (Vanessa)
Anne Marivin (Anne)
Odile Vuillemin (Odile)
Nadège Beausson-Diagne (Nadège)

MUSIQUE ORIGINALE
Jean-Claude Petit

DECORS
Arnaud de Moléron
PRODUCTEURS
Olivier Delbosc et Marc Missonnier
DUREE
95 minutes

PRODUCTION
Fidélité Prods, K2, TF1 Films Prod., M6 Films et Canal+ Espagne / Mars (Distr.)
 
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