LE ROYAUME DES CHATS
Sous ses yeux incrédules l’animal hors de danger se dresse sur ses pattes arrières pour s’acquitter d’un salut tout en déférence. Car loin d’avoir secouru un félin ordinaire, la jeune femme peut s’enorgueillir d’avoir préserver la vie du prince du royaume des chats, dont le régent ne tarde pas à venir en personne exprimer sa plus profonde gratitude. S’il ne s’agissait que de quelques présents incongrus Haru pourrait s’en accommoder mais lorsqu’elle reçoit l’injonction de rejoindre le royaume imaginaire pour convoler en justes noces avec l’héritier du trône elle est prise de panique. Une douce voix venue du ciel l’enjoint alors d’aller trouver refuge auprès du ministère des chats. Là, elle rencontre un trio mal assorti formé d’une poupée de bois vivante en forme de félidé apprêté, d’un matou un peu rustre mais bon bougre et d’un corbeau. Flanquée d’acolytes pour le moins hétéroclites, l’héroïne est enlevée pour rallier une autre dimension où elle aura fort à faire avec le tyran sénile et mégalomane qui terrorise son peuple. D’autant plus que dans cet étrange espace elle tend à se métamorphoser progressivement en animal oubliant ce qui faisait d’elle un être humain.
Songe estival. Rarement un film aura autant collé à sa période d’exploitation. Le Royaume Des Chats dernière production du studio Ghibli – mythiques ateliers fondés par le triumvirat Hayao Miyasaki / Isao Takahata / Yasuo Otsuka – a ainsi tout d’une rêverie écrasée de lumière. Celle d’un enfant étendu dans les herbes hautes agitées par une brise suave et tendrement immobile. Cette douce empathie légèrement distanciée surprend dès les premières scènes aux décors épurés et baignant dans un halo de lumière condensée. La perfection technique, la limpidité évidente des choix artistiques, la variation assumée sur le thème d’Alice Au Pays Des Merveilles ou un comique loufoque quoique discret, tout permet au réalisateur d’asseoir avec une troublante aisance son univers onirique. Pas besoin de lutter ou de souffrir un fastidieux chemin pour y pénétrer, il est là, enfoui en nous et la partition sobre et harmonieuse de Yuji Nomi suffit à faire déborder l’enchantement et à secouer les vestiges espiègles de l’enfance. L’équilibre précaire entre développement dramatique, peinture des caractères et inspirations rêveuses concourt à l’élaboration d’une trame narrative captivante et superbe. Car il doux de prendre son temps dans le dédale des songes. Adepte du shojo manga – bande dessinée pour jeunes filles au Japon – le cinéaste Hiroyuki Morita (auteur entre autres des dessins charnières de Mes Voisins Les Yamada d’Isao Takahata) articule son intrigue – commandée à la dessinatrice Aoi Hiiragi d’abord pour un court métrage avant de se voir étoffée – autour d’une adolescente en proie aux troubles identitaires sous un glacis charmant et exalté. Le résultat en est un curieux hybride entre un conte merveilleux et une lucidité prégnante autant qu’inquiétante. En effet, volontairement ou non, le moyen métrage cherche à se départir de sa filiation d’avec l’imaginaire du grand Hayao Miyazaki (Le Voyage De Chihiro, Princesse Mononoké, Mon Voisin Totoro…) qui est ici crédité en tant que concepteur du projet – vue sa réputation de stakhanoviste tatillon gageons qu’il en a supervisé de très près l’élaboration. En cela il génère un étrange malaise qui amplifie une quête initiatique et didactique pourtant à peine esquissée, laissée à dessein en filigrane. L’empreinte du maître – ironiquement stigmatisé par la vue du ciel du monde des chats – est omniprésente que ce soit dans les obsessions qui le taraudent comme la quête identitaire et la métamorphose animale ou simplement dans la conception d’un espace vertical avec cette tour de Babel, turgescente et écrasante – la personnalité se construit par strates sédimentaires sans mouvement géographique –, et tout bonnement de l’esprit enfantin ondoyant et rond. Cette torve simplicité ainsi qu’une morale subtile matinée d’écologie sont devenues les délicieuses marques de fabrique des chefs-d’œuvre du maître. Le Royaume Des Chats ne procède pas non plus de la découverte puisqu’il reprend les caractères de Mouta et du Baron déjà décliné dans un film d’animation de chez Ghibli : Mimi O Sumaseba (Si tu tends l’oreille) beau succès dans l’archipel nippon en 1995.
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Individualisme salutaire. Il faut donc tendre l’œil pour découvrir au milieu d’un divertissement calibré et estampillé par le ponte démiurge de l’animation japonaise ce qui en fait la douce originalité. Peut-être par une transfiguration du réel plus appuyée qui flirte parfois avec les écrits d’Haruki Murakami (Après Le Tremblement De Terre, La Ballade De L’Impossible…). Il |
existe ici une volonté d’engendrer un véritable connexion entre les deux mondes (comme avec le magnétoscope à l’entrée du château) physique et psychique jusqu’à insuffler une connivence ou une collusion plus qu’une ambiguïté. C’est particulièrement sensible dans la première partie jusqu’à ce que Haru se rende au ministère des chats. La procession nocturne – ses lampions qui illuminent d’une clarté voilée les rues estivales comme des lucioles assommées de chaleur – est stupéfiante d’invention, de poésie et de malice. Et c’est avec des yeux écarquillés et attendris que nous assistons à l’entrevue entre l’étudiante et le serviteur du roi à travers une grille. Cet épanchement du fantasme dans le réel induit un achoppement des identités diurnes et nocturnes – l’enjeu consistant à réintégrer son monde avant l’aube –, jusqu’à cristalliser, dans les brumes somnolentes, les velléités d’une jeunesse mal à l’aise, se contentant d'un «peut-être pas si mal», et qui souhaite non accéder à un monde meilleur ou à l’état majeur mais simplement se mouvoir en un autre lieu, voir autre chose – la jeune Haru ne dira-t-elle pas à sa mère dans un flash-back que «l’on souffre sur cette terre». Le dilemme n’est pas ici de parvenir par le travail et l’opiniâtreté à se frayer un chemin vers la maturité et ainsi s’octroyer une place enviable dans un monde d’adultes mais de ne surtout jamais oublier son identité (valable aussi pour la relation amoureuse irraisonnée) et son essence pour ne pas se trahir. Le discours devient alors délicatement subversif sur les terres d’une culture prônant le travail à outrance et la disparition de l’individualité – dont le chat est le symbole par excellence – dans le groupe. Car Haru découvre tout bonnement qu’elle peut se placer en marge, s’affirmer et ne plus se laisser toucher par ce qui l’entoure. Il n’y a pas de fatalité et grandir ne doit pas signifier muer – comme le faisait observer délicatement Jirô Taniguchi dans son magnifique manga Quartier Lointain – en un être effacé et oblitéré qu’elle ne cautionnera point. Elle peut continuer à vivre avec les adultes sans chercher à pervertir ses idéaux. Voici donc l’apprentissage d’une forme d’égoïsme nécessaire à la survie du moi (attributs physiques relativisés et acuité visuelle exacerbée). Néanmoins l’évolution ontologique s’accompagne de l’activation de principes instillés en elle comme le travail domestique (le petit déjeuner qu’elle prépare pour sa mère) et la notion tétanisante à la métaphysique atrophiée : la dette. Si les chats en viennent à se déchirer et à entraîner Haru dans un maelström de péripéties c’est qu’ils sont débiteurs et donc déboussolés. Cette nécessité de rembourser d’éluder une dépendance déshonorante transforme une organisation oligarchique, aliénée et hyper-structurée en une gabegie iconoclaste. L’envers est plus conformiste, toute bonne action se voit un jour récompensée. La société dépeinte par le film est ainsi complètement déréglée évacuant par-là même un certain manichéisme. Pas de méchants à proprement parler, juste des personnages loyaux (l’âme damnée du monarque). Une nature apaisante sans la luxuriance, la magnificence ou le ronflant d’un Princesse Mononoké par exemple. Sans oublier une conception éminemment shintoïste qui tend à percevoir une âme en toute chose. Mais c’est dans la représentation de la figure masculine et paternelle que le récit détonne. Il n’existe ici dans le meilleur des cas qu’une famille mononucléaire (Haru ou le prince des chats ne possède qu’un seul parent et de leur sexe qui plus est, d’où un besoin criant d’ambivalence dans leur androgynisme imposé) quand les parents ne sont pas rejetés à une périphérie opaque. L’homme quant à lui disparaît lentement au profit d’ersatz bipèdes et félidés. D’un point de vue communautaire une telle dérive, pratiquement rituelle dans les productions des studios Ghibli, à de quoi faire frémir puisque plus qu’un clivage hommes/femmes elle traduit la disparition de toute altérité sexuelle, voir l’annihilation de la dualité de l’être humain voué à n’être qu’une infime partie de l’organisme féminin – asexuée dans le sens où n’en perdure plus qu’un seul – et unicellulaire peuplant le pays. La stérilité et le flétrissement guette un tel groupe privé de sa diversité et donc de toute émulation.
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F.
Flament |
Film américano-japonais de Hiroyuki Morita (2003). Production des studios Ghibli, fief de Hayao Myazaki. Une expérimentation scénaristique et plastique de l'affirmation de la personnalité au sein d'un groupe aliénant. Sortie française : le 30 Juillet 2003.
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