L'ORPHELIN D'ANYANG
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nous intéresse ici, il atteint son but. Puisque ce scénario épaissi en roman a su convaincre les producteurs et permettre l'émergence d'un long métrage enthousiasmant, malheureusement censuré par le régime politique chinois et donc demeurant inédit dans sa patrie (ce qui n'est pas le cas de cette oeuvre originelle tout aussi acerbe et polémique). En outre, la vision du film et la lecture du roman sont subtilement différentes, créant plus qu'une complémentarité : deux faces d'une même critique sociale. Par un style épuré, sec et direct l'auteur nous conte finalement l'histoire très simple de trois habitants à la dérive de la Chine typique. A l'instar de millions de leurs compatriotes, ils sont les fidèles représentants de la base d'une civilisation chancelante, sans repères ou valeurs auxquelles se raccrocher, sur lesquelles se reposer. On voudrait ressentir de la chaleur, mais cela fait tellement longtemps que l'on en a oublié le goût ("Yu Dagang ressentit une douceur qu'il n'avait pas connue depuis longtemps, ou peut-être même jamais"). La famille, l'enfant, l'innocence ne sont pas des notions galvaudées, mais des valeurs semblant se perdre, se désagréger dans une vaste étendue de boue au sein de laquelle se traînent des êtres sans but, victimes du progrès social et politique. Une fange concentrationnaire que viendra souligner la redoutable dernière page d'un cynisme, d'une puissance et d'un pessimisme aux confins de l'horreur. Par le dernier paragraphe : "Mais Feng Yanli ne les entendait pas, elle pleurait à chaudes larmes, sans pouvoir s'arrêter. Elle sanglotait de plus en plus fort, comme une folle. On aurait dit les cris d'une bête. Les autres filles dans le wagon étaient figées dans un silence total " Wang Chao sublime avec emphase son propos sur l'empathie d'un monde sclérosé, rongé par le désoeuvrement moral et physique. Ils ne voient plus l'avenir, la vie, ils regardent le sol crasseux, les corps sales et concupiscents. Ils voudraient attendre quelque chose sans en être capables, sans savoir quoi : "Yu Dagang resta insensible : vu ce qu'avait été la moitié de sa vie, que pouvait-il attendre de l'autre ?". Ils sont tellement occupés à vivre qu'ils en ont oublié d'exister. L'histoire prend place à Anyang, un choix
délibéré de l'auteur de s'éloigner des
grandes mégalopoles occidentalisés pour se rapprocher
du quotidien et y ancrer son récit. Pourtant tout en ne parlant
que de ça (le quotidien, la nature humaine) il réussit
le tour de force de tourner le dos à la banalité, magnifiant
et dramatisant un dialogue, une passe, un repas (l'image récurrente
des deux bols induit la relation du couple et l'absence inconsolable)
Il faut voir les deux lignes qu'il décoche pour insuffler la
solitude de Dagang par ses pensées pour Feng Yanli et ses pulsions
d'onanisme tout en les contrebalançant par les cris du bébé.
Les métaphores qu'il emploie ont la même fulgurance,
expriment le même prosaïsme : "Le bus s'éloigna
et Feng Yanli, en un éclair, se vit dans la rue comme un préservatif
jeté sur le macadam". Il n'y a plus finalement que
la survie temporaire, où bol de riz rime avec bol d'air sous
peine de syncope (l'effondrement de Liu Side symptôme de sa
leucémie). La langueur et la mélancolie viennent contaminer
les dialogues, les échanges, les actions. Les ouvriers de l'usine
retournent leurs vestes et réclament l'argent prêté.
Chacun se love et se retranche dans son petit espace, sa solitude,
incapable du moindre éclat préférant se morfondre
que vitupérer. Ils en viennent à se désolidariser
d'eux-mêmes, se chosifier et accentuer ainsi leur disparition
dans l'inertie du temps. |
F. Flament
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11 Juin 2002
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Liens
Les
premières pages du roman
Les
éditions Bleu de Chine
Le
film L'Orphelin D'Anyang sur Inside a dream
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Asphyxie aphasique |
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Anyang, une ville moyenne de la province chinoise du Henan. Yu Dagang, un ouvrier célibataire d'une quarantaine d'années, se retrouve brutalement et "glorieusement" licencié par l'usine. Il se voit alors obligé de faire le tour de ses anciens collègues pour revendre ses tickets repas du mois et ainsi subsister quelques jours, privé de ressources. Alors qu'il déguste des nouilles dans la rue, il trouve un couffin au sein duquel s'agite un bébé. Dans la couverture qui l'emmaillote, un message proposant 200 yuans mensuels à la personne qui voudra bien s'occuper de l'enfant, ainsi qu'un numéro de téléphone pour recevoir son dû. Dagang saute sur l'occasion et contacte la mère : Feng
Yanli. Celle-ci est une prostituée qui vend son corps pour
faire vivre sa famille restée dans le nord-est. L'enfant
n'est autre que le bâtard de son souteneur, Liu Side, qui
reçoit bientôt la nouvelle de sa leucémie.
Une maladie qui a déjà terrassé son père
quelques années plus tôt. Après un mois, l'ouvrier
a trouvé un emploi et ne souhaite plus héberger
l'enfant, mais ému par la mère (et amoureux d'elle)
il les accueille tous deux dans son petit appartement. Feng Yanli
vit ses derniers mois de prostitution et se rapproche imperceptiblement
de Dagang. Mais c'est sans compter sur l'agonie du proxénète
qui veut laisser une trace derrière lui et faire survivre
son nom. Il envoie donc ses hommes pour s'assurer de sa paternité
puis vient chez Dagang forcer la jeune femme à lui confier
les droits parentaux. L'amant accourt et les deux hommes s'affrontent.
Le gangster s'écroule, mort. Dagang se retrouve rapidement
condamné à mort et il reçoit une dernière
visite de Yanli et du bébé. Il le reconnaît
et lui demande de ne plus l'abandonner. Quelques semaines plus
tard alors qu'elle a repris le métier, elle est obligée
de confier son enfant à un inconnu lors d'une descente
de police. Elle ne peut le récupérer puisque arrêtée,
elle est renvoyée dans un fourgon vers sa province d'origine.
Sans espoir elle se met à crier et hurler dans l'indifférence
générale. |
FICHE
TEC
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Auteur : Wang
Chao Nationalité : Chinoise Publication : 2000 Nombre de pages : 60 Editeur français : Bleu de Chine Editeur original : Xiaoshuojie yuekan Traduit par : Cécile Delattre Titre original : Anyang de yinger ISBN : 2-910884-46-5 Sortie française : 2001 |