AUDITION
Diversité. Takashi Miike, ancien assistant-réalisateur de Shoei Immamura (l'homme aux deux palmes d'Or), est représentatif de ces nouveaux cinéastes nippons qui nous délivrent des histoires singulières (sur le fond et la forme) depuis une dizaine d'années. Citons pêle-mêle : les Kurosawa, Aoyama, Nakata... Des professionnels rompus au métier par des productions à consonance érotique voir directement tournées pour la vidéo. Mais ce parcours leur a permis de maîtriser la technique âpre de leur art. En ce qui concerne l'expression, évidemment ils divergent. Les oeuvres de Miike, si elles ne sont pas les plus abouties et les plus artistiques ont au moins pour elles la diversité, le nombre (près de 4 films par an), l'expérimentation constante, l'émancipation des tabous, la brute impertinence et une forte dose d'autodérision. Les personnes ayant visionné Visiteur Q, Fudoh, Dead or Alive ou même ses essais de séries télévisées (avec la scène filmée par les yeux d'une mouche) savent certainement de quoi il retourne. Le réalisateur peut aussi bien conter une bluette, qu'un inceste ou les fantasmes les plus scabreux (nourriture, animaux...). Audition, son premier film sortant en France (en dehors de certains festivals) est aussi le plus maîtrisé. Sûrement parce qu'il s'agit d'une adaptation d'un ouvrage de Ryu Murakami (réalisateur à ses heures : Tokyo Decadence). Lorsque l'on connaît le monde de cet écrivain (solitude, tristesse, déviances, sexe, mort et autres violences), qui oscille entre pragmatisme, misérabilisme à la Hubert Selby Jr. (Bleu Presque Transparent ou Lignes) et des fables plus humanistes (Kyoko), on comprend aisément que le résultat à l'écran soit si décalé. Pour le metteur en image, le roman originel était un message d'un homme à une femme intimement connue, il a souhaité un récit qui serait la réponse de celle-ci.
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La quête de l'ordinaire. Dans un pays où l'on ne se définit que par rapport à son voisin cette histoire prend une toute autre saveur. Car le propos du réalisateur est justement de démontrer le non-sens de cette fuite en avant. La norme change continuellement, à chaque minute, avec chaque personne. Ses protagonistes sont donc immobilisés dans une course-poursuite |
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contre
le temps, contrariant leur nature profonde. A l'instar des aiguilles
qui s'enfoncent de plus en plus profondément dans les chairs
sur un cri inquiétant et étrangement apaisant : "kilikilikili".
Qu'est-ce qui pousse en réalité cet homme à rechercher
une autre épouse, il n'est pas amoureux, il veut juste le confort
et finir son existence de la manière dont il l'a toujours envisagé,
comme on doit la terminer. Cette jeune femme dont il s'éprend
sur le papier, est plus un substitut de sa femme disparue qu'il chérit
encore, une entité capable de comprendre ses doutes et ses
fêlures. Sa motivation est essentiellement égoïste.
Même s'il parle peu à son enfant, il lui apporte une
présence. Aoyama n'aime pas, il souhaite juste un outil. Dans
le final, on peut voir un châtiment raffiné mais aussi
les implacables doutes d'un homme qui va s'engager dans le mariage.
Une sorte de jeu du chat et de la souris, dans lequel le chien est
la première victime. Une phobie clinique de la promiscuité
et de l'intimité : il
rechigne à voir pénétrer son monde par une femme.
Une autre épouse, sachant que la première continue de
le hanter et de le juger, tel un bourreau, castratrice, elle répète
en boucle "Il ne faut pas". Un doute tacite quant à
l'attachement pour
un être naturellement volage, se repaissant des avantages du
célibat. Asami souhaiterait l'amputer
pour ne pas qu'il la quitte, pour l'attacher à elle (d'où
l'utilité d'avoir réintégré cette séquence
au script sur le tournage). Sans oublier l'angoisse du miroir, la
peur de tomber sur une veuve noire encore plus perverse que lui (il
faut voir la jouissance sur le visage d'Asami avec son fil) et lui
renvoyant l'image de sa propre médiocrité. La fin du
long métrage est à double tranchant, difficile de séparer
la réalité du fantasme, malgré une certaine maladresse
dans le traitement visuel, ici réside le plaisir coupable.
Le débat sur ce que l'on peut montrer pourrait nous occuper
longtemps. Le fait est que Takashi Miike nous livre une adaptation
fidèle de l'univers de Ryu Murakami, qui lui a d'ailleurs permis
d'adapter son best-seller, Les Bébés de la Consigne
Automatique. Suffisamment sulfureuse pour se tailler une réputation
de film culte underground. Il arrive que de tels accidents perdurent
dans les mentalités et la cinématographie mondiale. |
F.
Flament
16 Mars 2002 |
Multimédias
Bande-annonce
/ Trailer (vost)
Photographies (31)
Fiche
technique
REALISATION
Takashi Miike
SCENARIO
Daisuke Tengan, d'après
le roman de Ryu Murakami
MONTAGE
Yasushi
Shimamura
INTERPRETES
Ryo Ishibashi (Shigeharu Aoyama)
Eihi Shiina (Asami Yamasaki)
Jun Kunimura (Yasuhisa Yoshikawa)
Tetsu Sawaki (Shigehiko Aoyama)
Miyuki Matsuda (Yoshiko Aoyama)
DIRECTEUR PHOTOGRAPHIE
Hideo
Yamamoto
MUSIQUE ORIGINALE
Koji
Endo
DUREE
115
minutes
PRODUCTEURS
Akemi Suyama, Satoshi Hukushima et Toyoyuki Yokohama
PRODUCTION
AFDF/Omega Project
TITRE ORIGINAL
Odishon
SORTIE FRANCAISE
Le 6 Mars 2002
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