TOKYO DECADENCE
Un avilissement accepté par dépit, la certitude ancrée en elle qu'elle ne possède aucun talent. Sa vie n'a abouti qu'à ce déni de toute fierté ou cette évaporation de volonté. Pourtant elle accepte tous les outrages sans dédain avec une candeur et une innocence qui confine à l'abrutissement, à l'annihilation et à la psychasthénie. Nimbée d'une crédulité de midinette sur le hasard et cet homme avec qui elle a entretenue une courte relation voici six mois, son existence retrouve un goût - amer - lorsqu'il réapparaît dans les faubourgs de Tokyo.
Métaphore réduite ? Bien que simpliste de prime abord, le symbole du sexe - mis maladroitement en avant par le titre anglais un brin racoleur - se révèle tout au long du récit d'une troublante polysémie. Il est évidemment l'instrument par excellence de la dégradation et de l'humiliation, cette fenêtre illusoire de reconstruction des codes, de recherche d'équilibre (le dominant veut être avili) et de fuite dans l'imaginaire fantasque par une mise en scène salvatrice - habileté à étreindre la fiction pour se réinventer et oublier. Par les rapports extrêmes, chaque protagoniste se prouve ou appréhende sa part atrophiée d'humanité. Qu'importe alors qu'elle soit teintée de bestialité, d'abjection ou de souillures ? Pourtant, ce carcan physique et immédiat du film franchi, nous en venons à interpréter le sexe et les déambulations fétides d'Aï (prénom délicieusement ambivalent puisqu'il signifie "amour") comme la peinture cruelle des agressions d'une société japonaise froide, vide de sens et dangereusement désincarnée. Les figures mortifères qui s'y meuvent réagissent en s'immergeant dans le pourrissement ambiant et en répétant à l'infini ce qu'ils ressentent et voient. On touche là au clivage des sexes, de l'économie, des humeurs et tout bonnement du temps. L'espace diurne s'oppose toujours à la nuit, l'un étant la source de l'autre, les racines des méandres dégénérescents de l'obscurité pernicieuse. Ainsi la scène où Aï se voit infliger le supplice de se déhancher inlassablement devant la paroi de verre d'une chambre de palace résume le passage et la tension provoquée par les événements de la journée. Le jeu commence en pleine lumière pour se terminer au crépuscule, la jeune femme est enfin prête à jouir, au comble de l'excitation. Offerte à l'homme, elle peut balbutier ses fantasmes de femme d'affaire. Un déséquilibre rehaussé par celui de la mise en scène et de l'histoire qui s'ouvre sur des scènes extrêmes et ciselées pour se conclure dans l'onirisme et le laxisme.
Ryu Murakami, écrivain célébré pour des ouvrages tels Les Bébés De La Consigne Automatique ou Bleu Presque Transparent, brosse dans sa quatrième réalisation une peinture abrupte de la solitude des villes nippones. Des espaces et des corps inertes, vitrifiés derrières des surfaces oppressantes. Où les déviances sexuelles restent le moyen de résister à ce Tokyo phagocytaire, malheureusement peu montré. La personnalité et le moi profond des individus proviendraient alors de ces passes, ces vexations constantes et perpétuelles ou de ces harcèlements (moraux et sexuels) occasionnés par les modes de vies, les images et les rêves de pacotille vendus par pack. Se protéger et endurcir son corps et son esprit - en l'humiliant à la limite de la catharsis de nouveaux repères affleurent -, le saturer de cynisme et de douleur c'est un peu le but poursuivi par ces êtres trop grotesques pour être perfides. Après tout, ils ne cherchent qu'une indicible chimère entrevue dans leurs inconscients ou l'innocence originelle (leur aliénation factice tendrait à la fuite des responsabilités trop pesantes, à l'infantilisation). Le bien-être où ils pourraient exister en confiance, dans les limbes saturées des paradis artificiels de l'abandon total. Car comme nous l'indique la première scène - mention spéciale à l'utilisation du champ -, où Aï est retenue par des fers, bâillonnée et les yeux bandés, "la confiance, c'est la clé". Il s'agit peut-être moins de réitérer le lénifiant état de déréliction imposée par une société castratrice que de s'affranchir d'un corps, simple appendice corvéable à merci dans les brumes vaseuses de la torve réalité. La duplicité de celle-ci n'habite dès lors plus les êtres qui l'ont engendrée mais les manipule en s'insinuant subrepticement jusqu'à influer et commander les réactions synaptiques.
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Reflets. Le propos trouve son apogée dans sa représentation de l'altérité et de la dualité de l'esprit humain. Dans ce Tokyo froid et fou qu'explore l'écrivain, la quête de l'ordinaire et du conformisme absorbe toutes les forces vives d'êtres ayant choisi obséquieusement de se départir de leur humanité et de leurs passions. Une spécialisation à outrance |
qui ne saurait annihiler les pulsions ataviques qui perdurent dans un recoin de leurs psychés. La pire humiliation serait alors de ne pouvoir contenir cette honteuse normalité sous la surface policée du mensonge. De là naît la dualité d'une entité spoliée de son équilibre. Les oppositions grossières se multiplient, comme la ville nocturne, dangereuse et opiacée appelant désespéramment les faubourgs clairs et vaporeux, la drogue et l'alcool, les atours de cuirs gainant les corps et cette robe blanche trop ample pour une jeune femme perdue. Le symbolisme douteux des décors se retrouve jusque dans les corps, qui se meuvent de façon innée et gracile lors des rapprochements sexuels pour devenir heurtés, syncopés et désynchronisés lorsqu'ils doivent affronter leurs destins ou désirs (les formidables plans de Aï déambulant dans les ruelles, l'air hagard et désarticulé, en enfonçant chaque pas dans le bitume). Il ne s'agit que d'apparence pour des êtres oblitérés et à la dérive (la chanteuse), dépourvus d'un véritable moi par une société qui y a substitué ses dogmes. Pourtant, ils ne semblent pas arriver à complètement s'en émouvoir dans une extase anesthésiante et grisante faite d'images, de sons, de violences et d'évaporations. Les seuls rappels de la condition animale dans cette atmosphère mortifère résident dans les secrétions et les textures (l'auteur n'a pas son pareil pour en rapporter la description dans ses livres), les fluides et les saletés qui souillent des corps et des sols trop lisses, trop virginaux. Point de misérabilisme dans l'étude de ces protagonistes emplis de solitude mais frileux d'eux-mêmes, plutôt un pragmatisme désarçonnant. Avec sa caméra (qui n'a rien d'esthète ou de délicate) placée à distance cynique, le cinéaste peut saisir le conflit interne d'êtres prisonniers cherchant à communier à l'image, à fusionner leurs désirs avec leurs projections. Ainsi Aï s'exhibe devant la ville, la caresse et l'excite derrière une vitre protectrice et rassurante, barrière tacite à endiguer le tumulte de son âme et de celle des autres. Elle n'offre qu'une image à l'instar de son amant, icône médiatique. Où se trouve l'épanouissement ou l'échange lorsque les personnages se décomposent en gaspillant leurs qualités intrinsèques sous des dehors convenus ? La dualité établie, survient le douloureux moment du contact, de cet indicible besoin de jouissance. Curieusement dans ce monde fait de rassemblement d'individualités étrangères, on ne semble pouvoir atteindre l'extase que dans le rapport à autrui. Il faut impérativement dominé, être avili ou assister à un tel spectacle pour s'émanciper et s'épancher en brisant ses chaînes et/ou ses tabous. L'altérité ne se conçoit plus qu'en terme de combat, jamais acceptée elle ne s'envisage que dans la douleur. Martyr des chairs comme celui du cur. Mais qu'est-ce qu'autrui sinon sa propre projection ? Ce que l'on inflige ou reçoit se propage en s'intensifiant dans les caisses de résonances que forment les corps vides. Un plan résume cette assertion, celui où Aï, ligotée, se retrouve contre un miroir, condamnée à se procurer son propre plaisir en face d'un couple en pleine action. L'homme a alors l'illusion d'optique de pénétrer la prostituée et non plus sa compagne. Il substitue et confond les deux femmes, fusionne la douleur et le plaisir, l'abjection et l'amour. Un acte qui lui permet un épanouissement factice, l'affirmation d'une virilité soudoyée et dérobée. La séance terminée, l'intimité créée est palpable car tous ont une chose en commun, un appétit insatiable d'autodestruction, de masochisme et de suicide. Comme si la frustration et le dédain comblaient l'ennui et la vacuité. Mais en bout de course, l'égoïsme surnage, on ne peut jouir que de soi et de ses perceptions (sa mise en scène), entre émotion et passion, terrifiant constat que cette-dernière c'est soi et qu'elle est donc plus forte que soi ; comme l'écrivait Alain : "Surtout votre honte à vos propres yeux, quand vous êtes seul, et principalement la nuit, dans le repos forcé, voilà qui est insupportable, parce qu'alors vous la goûtez, si l'on peut dire, à loisir, et sans espérance ; toutes les flèches sont lancées par vous et reviennent vers vous ; c'est vous qui êtes votre propre ennemi.". Indiciblement et à posteriori, l'excitation, la stupeur et la magie se transmuent en une honte insoutenable. Un jugement inique et spécieux, imparablement et intolérablement vérace d'un corps qui en se débattant futilement et fébrilement cherche moins à éprouver sa vitalité qu'à raisonner ; le mouvement corporel nourrissant les passions d'après Descartes.
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F.
Flament |
Multimédias
Photographies (11)
Fiche
technique
REALISATION,
SCENARIO
Ryu Murakami d'après son roman
DIRECTEUR
PHOTOGRAPHIE
Tadash Aoki
MONTAGE
Kazuki Katashima
INTERPRETES
Miho Nikaido (Aï)
Sayoko Amano
Tenmei Kano
Kan Mikami
Masahiko Shimada (M. Ishioka/M. Satoh)
Yayoi Kusama
Chie Sema
Hiroshi Mikami
MUSIQUE
ORIGINALE
Ryuichi Sakamoto
PRODUCTEURS
Chosei Funahara, Tadanobu Hiaro, Yousuke Nagata,
Akiuh Suzuki
DUREE
106
minutes (135 minutes au Japon)
SORTIE FRANCAISE
Le 24 Novembre 1999
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