Lignes. Aï est une jeune femme de 22 ans qui vend ses charmes à la haute société de la capitale nippone via un service de prostitution SM. Ainsi, elle traîne sa solitude et son désenchantement dans les couloirs d'hôtels, harnachée et bardée de cuir ou affublée de déguisements grotesques afin de satisfaire fantasmes et déviances perverses de ses compatriotes de clients.

TOKYO DECADENCE

Un avilissement accepté par dépit, la certitude ancrée en elle qu'elle ne possède aucun talent. Sa vie n'a abouti qu'à ce déni de toute fierté ou cette évaporation de volonté. Pourtant elle accepte tous les outrages sans dédain avec une candeur et une innocence qui confine à l'abrutissement, à l'annihilation et à la psychasthénie. Nimbée d'une crédulité de midinette sur le hasard et cet homme avec qui elle a entretenue une courte relation voici six mois, son existence retrouve un goût - amer - lorsqu'il réapparaît dans les faubourgs de Tokyo.

Métaphore réduite ? Bien que simpliste de prime abord, le symbole du sexe - mis maladroitement en avant par le titre anglais un brin racoleur - se révèle tout au long du récit d'une troublante polysémie. Il est évidemment l'instrument par excellence de la dégradation et de l'humiliation, cette fenêtre illusoire de reconstruction des codes, de recherche d'équilibre (le dominant veut être avili) et de fuite dans l'imaginaire fantasque par une mise en scène salvatrice - habileté à étreindre la fiction pour se réinventer et oublier. Par les rapports extrêmes, chaque protagoniste se prouve ou appréhende sa part atrophiée d'humanité. Qu'importe alors qu'elle soit teintée de bestialité, d'abjection ou de souillures ? Pourtant, ce carcan physique et immédiat du film franchi, nous en venons à interpréter le sexe et les déambulations fétides d'Aï (prénom délicieusement ambivalent puisqu'il signifie "amour") comme la peinture cruelle des agressions d'une société japonaise froide, vide de sens et dangereusement désincarnée. Les figures mortifères qui s'y meuvent réagissent en s'immergeant dans le pourrissement ambiant et en répétant à l'infini ce qu'ils ressentent et voient. On touche là au clivage des sexes, de l'économie, des humeurs et tout bonnement du temps. L'espace diurne s'oppose toujours à la nuit, l'un étant la source de l'autre, les racines des méandres dégénérescents de l'obscurité pernicieuse. Ainsi la scène où Aï se voit infliger le supplice de se déhancher inlassablement devant la paroi de verre d'une chambre de palace résume le passage et la tension provoquée par les événements de la journée. Le jeu commence en pleine lumière pour se terminer au crépuscule, la jeune femme est enfin prête à jouir, au comble de l'excitation. Offerte à l'homme, elle peut balbutier ses fantasmes de femme d'affaire. Un déséquilibre rehaussé par celui de la mise en scène et de l'histoire qui s'ouvre sur des scènes extrêmes et ciselées pour se conclure dans l'onirisme et le laxisme.

Ryu Murakami, écrivain célébré pour des ouvrages tels Les Bébés De La Consigne Automatique ou Bleu Presque Transparent, brosse dans sa quatrième réalisation une peinture abrupte de la solitude des villes nippones. Des espaces et des corps inertes, vitrifiés derrières des surfaces oppressantes. Où les déviances sexuelles restent le moyen de résister à ce Tokyo phagocytaire, malheureusement peu montré. La personnalité et le moi profond des individus proviendraient alors de ces passes, ces vexations constantes et perpétuelles ou de ces harcèlements (moraux et sexuels) occasionnés par les modes de vies, les images et les rêves de pacotille vendus par pack. Se protéger et endurcir son corps et son esprit - en l'humiliant à la limite de la catharsis de nouveaux repères affleurent -, le saturer de cynisme et de douleur c'est un peu le but poursuivi par ces êtres trop grotesques pour être perfides. Après tout, ils ne cherchent qu'une indicible chimère entrevue dans leurs inconscients ou l'innocence originelle (leur aliénation factice tendrait à la fuite des responsabilités trop pesantes, à l'infantilisation). Le bien-être où ils pourraient exister en confiance, dans les limbes saturées des paradis artificiels de l'abandon total. Car comme nous l'indique la première scène - mention spéciale à l'utilisation du champ -, où Aï est retenue par des fers, bâillonnée et les yeux bandés, "la confiance, c'est la clé". Il s'agit peut-être moins de réitérer le lénifiant état de déréliction imposée par une société castratrice que de s'affranchir d'un corps, simple appendice corvéable à merci dans les brumes vaseuses de la torve réalité. La duplicité de celle-ci n'habite dès lors plus les êtres qui l'ont engendrée mais les manipule en s'insinuant subrepticement jusqu'à influer et commander les réactions synaptiques.

Reflets. Le propos trouve son apogée dans sa représentation de l'altérité et de la dualité de l'esprit humain. Dans ce Tokyo froid et fou qu'explore l'écrivain, la quête de l'ordinaire et du conformisme absorbe toutes les forces vives d'êtres ayant choisi obséquieusement de se départir de leur humanité et de leurs passions. Une spécialisation à outrance

qui ne saurait annihiler les pulsions ataviques qui perdurent dans un recoin de leurs psychés. La pire humiliation serait alors de ne pouvoir contenir cette honteuse normalité sous la surface policée du mensonge. De là naît la dualité d'une entité spoliée de son équilibre. Les oppositions grossières se multiplient, comme la ville nocturne, dangereuse et opiacée appelant désespéramment les faubourgs clairs et vaporeux, la drogue et l'alcool, les atours de cuirs gainant les corps et cette robe blanche trop ample pour une jeune femme perdue. Le symbolisme douteux des décors se retrouve jusque dans les corps, qui se meuvent de façon innée et gracile lors des rapprochements sexuels pour devenir heurtés, syncopés et désynchronisés lorsqu'ils doivent affronter leurs destins ou désirs (les formidables plans de Aï déambulant dans les ruelles, l'air hagard et désarticulé, en enfonçant chaque pas dans le bitume). Il ne s'agit que d'apparence pour des êtres oblitérés et à la dérive (la chanteuse), dépourvus d'un véritable moi par une société qui y a substitué ses dogmes. Pourtant, ils ne semblent pas arriver à complètement s'en émouvoir dans une extase anesthésiante et grisante faite d'images, de sons, de violences et d'évaporations. Les seuls rappels de la condition animale dans cette atmosphère mortifère résident dans les secrétions et les textures (l'auteur n'a pas son pareil pour en rapporter la description dans ses livres), les fluides et les saletés qui souillent des corps et des sols trop lisses, trop virginaux. Point de misérabilisme dans l'étude de ces protagonistes emplis de solitude mais frileux d'eux-mêmes, plutôt un pragmatisme désarçonnant. Avec sa caméra (qui n'a rien d'esthète ou de délicate) placée à distance cynique, le cinéaste peut saisir le conflit interne d'êtres prisonniers cherchant à communier à l'image, à fusionner leurs désirs avec leurs projections. Ainsi Aï s'exhibe devant la ville, la caresse et l'excite derrière une vitre protectrice et rassurante, barrière tacite à endiguer le tumulte de son âme et de celle des autres. Elle n'offre qu'une image à l'instar de son amant, icône médiatique. Où se trouve l'épanouissement ou l'échange lorsque les personnages se décomposent en gaspillant leurs qualités intrinsèques sous des dehors convenus ?

La dualité établie, survient le douloureux moment du contact, de cet indicible besoin de jouissance. Curieusement dans ce monde fait de rassemblement d'individualités étrangères, on ne semble pouvoir atteindre l'extase que dans le rapport à autrui. Il faut impérativement dominé, être avili ou assister à un tel spectacle pour s'émanciper et s'épancher en brisant ses chaînes et/ou ses tabous. L'altérité ne se conçoit plus qu'en terme de combat, jamais acceptée elle ne s'envisage que dans la douleur. Martyr des chairs comme celui du cœur. Mais qu'est-ce qu'autrui sinon sa propre projection ? Ce que l'on inflige ou reçoit se propage en s'intensifiant dans les caisses de résonances que forment les corps vides. Un plan résume cette assertion, celui où Aï, ligotée, se retrouve contre un miroir, condamnée à se procurer son propre plaisir en face d'un couple en pleine action. L'homme a alors l'illusion d'optique de pénétrer la prostituée et non plus sa compagne. Il substitue et confond les deux femmes, fusionne la douleur et le plaisir, l'abjection et l'amour. Un acte qui lui permet un épanouissement factice, l'affirmation d'une virilité soudoyée et dérobée. La séance terminée, l'intimité créée est palpable car tous ont une chose en commun, un appétit insatiable d'autodestruction, de masochisme et de suicide. Comme si la frustration et le dédain comblaient l'ennui et la vacuité. Mais en bout de course, l'égoïsme surnage, on ne peut jouir que de soi et de ses perceptions (sa mise en scène), entre émotion et passion, terrifiant constat que cette-dernière c'est soi et qu'elle est donc plus forte que soi ; comme l'écrivait Alain : "Surtout votre honte à vos propres yeux, quand vous êtes seul, et principalement la nuit, dans le repos forcé, voilà qui est insupportable, parce qu'alors vous la goûtez, si l'on peut dire, à loisir, et sans espérance ; toutes les flèches sont lancées par vous et reviennent vers vous ; c'est vous qui êtes votre propre ennemi.". Indiciblement et à posteriori, l'excitation, la stupeur et la magie se transmuent en une honte insoutenable. Un jugement inique et spécieux, imparablement et intolérablement vérace d'un corps qui en se débattant futilement et fébrilement cherche moins à éprouver sa vitalité qu'à raisonner ; le mouvement corporel nourrissant les passions d'après Descartes.

Kyoko. A l'instar de son héroïne résolument optimiste, le scénariste d'Audition choisit de mettre en scène une jeune femme perdue et empruntée (Miho Nikaido depuis aperçue chez Hal Hartley) dans un monde avec lequel elle n'entretient plus que des relations sporadiques et contradictoires. Cette poupée innocente et ingénue, à la coupe de cheveux inamovible (excepté l'adjonction de gel) et aux grands yeux surpris, déambule pitoyablement dans des artères d'une ville la fuyant. Indubitablement tiraillée entre ses velléités de révolte (le langage des signes) et sa résignation lâche tapie derrière un paravent timide et prude, elle recherche inexorablement une place, une raison à son existence. Sa jouissance, elle l'obtiendra de maîtresse Saki, dans un dénuement confondant. Elle semble être prête à tout mais se complaît à loisir dans son désespoir et

son inaction chronique (la prise de drogue avant de rencontrer son ancien amant). Naïve et crédule elle gobera les propos incohérents d'une oracle des rues et suivra scrupuleusement les trois règles du bonheur qu'elle lui signifiera : 1/Mettre un annuaire sous son poste de télévision ; 2/Ne pas aller visiter de musée à l'est de la ville ; 3/Porter au majeur une bague sertie d'une pierre rose. Cette topaze (la pierre la plus chère qu'elle ait pu trouver, gage affligeant de réussite) va pourtant faire basculer le film dans des circonvolutions fantasques - soutenues habilement par les partitions de Ryuichi Sakamoto - dont nous ne saurons jamais la part de fiction tant les hypothèses restent inextricablement liées et faussées. Une certaine idiosyncrasie enveloppe les scènes du square jusqu'à les rendre immodérément absconses. Le fait que le récit se termine dans des toilettes d'hôtel, à l'endroit même où il s'élançait, ajoute encore à la confusion. Des excès et des raccourcis navrants nimbent le long métrage d'un formalisme fumeux et filandreux. La quête d'Aï peine à s'étoffer, à échapper à la torpeur et la langueur du quotidien - le désoeuvrement moral se morfondant dans l'absurdité et la stérilité. On touche là au paradoxe du film qui s'immerge complaisamment dans ce qu'il déprécie. Comme les êtres persuadés de leur inutilité et de leur déchéance et extinction inéluctables, il ne se voile jamais la face sur sa condition lamentablement vaine. Voila ce qui déroute chez Murakami, cette lucidité et ce pessimisme qui confinent à la flagellation et au supplice. Son oeuvre, diffuse et nébuleuse, poursuit outrageusement l'entreprise de dénonciation de tous les comportements modernes déjà énoncés dans son ouvrage. Sans ambages et avec froideur, il dépeint une descente aux enfers sans empathie et beaucoup plus rigide et convenue que celle de Leila Murray dans Suspicious River. Il persiste dans cette hagiographie exotique une distance (gratuite et laide) trop cynique et désinvolte pour nous transporter ou nous toucher. Dans cette optique simpliste, même la fragilité et la pureté d'Aï sont à bannir, car elles sont autant de faiblesses dans "une économie riche mais indigne". Inutile de s'inventer une échappatoire (la danse qui clôt le générique de fin), aussi sordide et désespéré que cela soit, il faut disparaître et liquéfier son âme, poursuivre sa quête de l'anéantissement et de la chosification (personnes et coutumes fétichisées) quitte à engendrer des comportements aberrants. La pérennité du monstre vorace, l'évolution et la modernisation depuis longtemps hors de contrôle, est à ce prix. Triste et sibyllin constat qu'une existence sans ferveur, baignée de neurasthénie et cruellement redondante, où il ne reste, pour s'éclipser pudiquement, qu'à avaler la pilule.

 
 

F. Flament
19 Novembre 2002

 

 

 

 

 

 

Reflets scintillants et ciselés
Film japonais de Ryu Murakami (1992), adaptation par l'auteur de Bleu Presque Transparent de son propre roman culte au Japon. Avec Miho Nikaido (Aï), Sayoko Amano, Tenmei Kano, Kan Mikami... Sortie française : le 24 Novembre 1999.

Multimédias
Photographies (11)

Liens
Le film sur l'IMDB
Site officiel
Ryuichi Sakamoto
Traduction des textes

Fiche technique
REALISATION, SCENARIO
Ryu Murakami d'après son roman

DIRECTEUR PHOTOGRAPHIE
Tadash Aoki

MONTAGE
Kazuki Katashima

INTERPRETES
Miho Nikaido (Aï)
Sayoko Amano
Tenmei Kano
Kan Mikami
Masahiko Shimada (M. Ishioka/M. Satoh) Yayoi Kusama
Chie Sema
Hiroshi Mikami

MUSIQUE ORIGINALE
Ryuichi Sakamoto

PRODUCTEURS
Chosei Funahara, Tadanobu Hiaro, Yousuke Nagata, Akiuh Suzuki
DUREE
106 minutes (135 minutes au Japon)
SORTIE FRANCAISE
Le 24 Novembre 1999

 
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