PERDITA DURANGO
Dans le même temps Romeo doit faire face à un truand notoire Catalina, à qui il a fait faux bond lors d'un hold-up en emportant le butin. Tout cela serait suffisamment compliqué, si ne s'ajoutait pas l'agent Dumas traquant le couple et les activités du magnat de la pègre, Marcello "Zyeux Fous" Santos. Et voila que ce dernier réquisitionne Romeo pour transporter un camion chargé d'embryons humains du Mexique à las Vegas et destiné à l'industrie des cosmétiques.
Jour de chance pour Barry. Lorsque David Lynch reçoit en 1990 la palme d'Or du Festival de Cannes pour Wild At Heart (Sailor et Lula), les réactions sont acerbes et critiques sans parler des sifflets malvenus d'un public se targuant d'être connaisseur et trié sur le volet. Outre la confirmation d'une réalisateur de génie c'est l'occasion de mettre en lumière un écrivain à part : Barry Gifford. Ses oeuvres deviennent attractives pour une industrie toujours en quête de nouvelles histoires et tendances. Et parmi elles s'impose Perdita Durango, Quinze Degrés et Temps Pluvieux, un spin off du roman original mettant en scène la redoutable tentatrice éponyme qui avait pratiquement causé la perte définitive de Sailor Ripley. Pourtant le projet passe de mains en mains, plus violent et plus noir que son prédécesseur, il ne parvient pas à prendre forme. L'émergence d'un nouveau type de narration et de ton avec Quentin Tarentino et son Pulp Fiction, persuade toutes les parties qu'une histoire de ce type peut être adaptée avec bonheur. Le cinéaste mexicain Alex de la Iglesia, au parcours atypique flirtant avec la philosophie et le dessin, devient alors dépositaire du projet. Le réalisateur remarqué par Pedro Almodovar (producteur de son Action Mutante en 1992), n'a alors que deux films au compteur, dont le remarqué Le Jour De La Bête (1995). Et le voila à la tête d'une co-production hispano-américano-mexicaine, tournée au Mexique en Arizona et à Las Vegas, mêlant acteurs de tous horizons et de toutes sensibilités (y compris linguistiques).
Epaissir le trait. Que le nom de Gifford apparaisse en tant que scénariste ne doit pas nous induire en erreur, le récit mis en image va singulièrement se démarquer de son modèle de papier. Une transfiguration pas forcément la bienvenue. Le premier chantier consiste à briser l'aspect segmenté du roman pour parvenir à une ligne cohérente et continue. Ainsi la première séquence nous présentera un rêve récurrent de Perdita sur le tigre (qui nous permet de savourer la plastique de Rosie Perez), un cauchemar qu'elle abordait au détour de l'asphalte dans le livre, et enchaînera immédiatement sur le souvenir de la mort de sa soeur et de ses deux nièces, abattues par son beau-frère, avant que ce dernier ne se suicide. Woody Dumas, incarné par un James Gandolfini (Les Sopranos) au sommet de sa forme, commence sa traque très tôt et sera présent à toutes les étapes sanglantes du couple. Recomposer une histoire et omettre des personnages est certes inhérent à un scénario, mais ce faisant les auteurs entraînent une altération globale de l'ensemble et une humanisation excessive des personnages dans les scènes finales qui plombe l'entreprise.
Le plus aberrant dans cette réécriture, c'est l'enfoncement du trait dans l'abject et le glauque avec les embryons en lieu et place des placentas, alors que le sacrifice du garçonnet mexicain est éludé. La difficulté de choix, pour ne pas dire la sensation palpable d'indécision, contamine jusqu'à la mise en scène. Le ton se veut outrancier, choquant, grandiloquent. Mais l'abus d'excès de contrastes ou de contraste d'excès -au choix- n'est en rien dérangeant et ne |
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procure un quelconque malaise. Nous sommes simplement dans l'expectative quant aux directions que souhaite prendre le réalisateur. Et surprise, à l'instar de ses personnages qui oscillent autour de la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis, il n'en choisit aucune, détruisant irrémédiablement ce qu'il avait semblé construire. Alors qu'il s'approche avec aménité de son apex, il décroche aussitôt en ahanant et hoquetant. Il s'essaie au flash-back (la guerre à Beyrouth), au support imagé (nous voyons la grand-mère à Caribe, qui écrit les lettres qu'il est en train de lire), utilise des litres d'hémoglobine pour mieux revenir à une discussion finale Perdita / Romeo pleine de compassion -et donc sans aucune crédibilité ou assise-, mixe sans passion les ambiances musicales, travaille le cadre (le cactus phallique ou le plan du camion s'arrêtant sur une piste adjacente à la route), avant de le détruire ou d'y faire apparaître un avion de chasse en image de synthèse des plus laids. Sa notion même d'espace est chancelante puisqu'il ne se tient jamais à sa volonté sous-jacente de mouvement de caméra autour des personnages pour accentuer leurs émotions. Comment pardonner l'abandon de la route comme limite ou oraison de toute chose. Ici elle semble à peine caution et encore aucun plan ne fera ressentir un quelconque défilement. Les Intérieurs et extérieurs ne communient jamais, les décors désertiques ou urbains sont sous-employés (seul le ranch du sacrifice bénéficiera d'un traitement lui donnant vie dans l'espace, par ses couloirs, ses interstices et son apparence poussiéreuse et sombre, il participe pleinement à la pertinence des scènes d'humiliations des kidnappés) et enfin le passage d'un ciel de journée ensoleillé à la nuit noire semble purement gratuit. Bien entendu, les traits forcés ne le sont que dans le but de création d'un comic book pour adulte. Les expressions outrancières (la danse de Romeo et Estelle après le meurtre de Catalina), les travellings, les postures des personnages -notamment de Perdita assise pensive à la table d'un café- qui tiennent de la vignette (les toilettes côte à côte après le braquage) en sont les principaux indices. Sans parler du côté guignol d'un mafieux de la trempe de Marcello Santos que l'on découvre affublé d'un nez rouge et de cotillons pendant l'anniversaire d'enfants de la maisonnée, ou le look vaudou "Nouvelle Orléans" d'Adolfo. Peu de cohérence. Pourtant à force de tout prendre en dérision et d'exacerber chaque pouce de vide (une démarche inverse au romancier), le film se meut en un brouillon polymorphe phagocytant les références du western, de la comédie ou des polars, mais sans convaincre ou intéresser. Comment peut-on saisir le revirement de Perdita après son comportement de maîtresse femme et d'avilisseuse ? De même la manière dont Estelle se jette sur Duane en se déshabillant, semblant faire fi de son viol récent. Soit, le réalisateur nous explique sa volonté de rendre les caractères réels et changeants, une voie louable s'il ne transformait pas les protagonistes secondaires en secs stéréotypes, en marionnettes débiles et inexpressives à force de mugissements et de saynètes voyeuristes. L'objet sait aussi se faire impertinent et effervescent, mais jamais il ne satisfait complètement, toujours bancal, rongé par ses valses-hésitations (un coup d'oeil vers Sam Raimi, un autre en direction de Robert Aldrich ). Le long métrage se veut polémique
sur la société de consommation et les aspirations des
hommes modernes. Mais pamphlet ou diatribe demande sensiblement plus
qu'une présentation tape-à-l'oeil d'une famille blanche
texane entourée d'objets de télé-achat et se
repaissant dans une maison bariolée d'un rediffusion de Mary
Tyler Moore Show, et de son opposition basique à un dessin-animé
japonais érotique devant lequel se vautrent des pauvres gens
mexicains, émigrés et sans aucune attention pour leurs
corps. Perdita serait la seule à avoir le contrôle de
sa vie puisqu'elle éteint le poste en actionnant la télécommande.
Un peu léger compte tenu de la durée du film. Mais les
moments drôles ne sont pas absents pour autant, fonctionnant
eux aussi sur la juxtaposition de deux extrêmes. Ainsi cette
scène mémorable après l'enlèvement en
pleine rue de Duane et Estelle. Perdita et Romeo se mettent
à gigoter et chantonner sur des rythmes latinos alors que les
deux jeunes étudiants pleurent sur la banquette arrière.
La mort de Satisfy à quelques mètres de sa fille. Le
souvenir de la perte de virginité de Duane alors qu'il se fait
violer par sa geôlière. La discussion jouissive entre
Dumas et un informaticien des forces de l'ordre ou avec son acolyte
affublé d'un casque de walkman. Sans oublier le Sheriff,
sa photo d'Ava Gardner, et son tiroir vide de paperasse, dans lequel
il fouille pour masquer sa paresse.
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F.
Flament
17 Juillet 2002 |
Fiche
technique
REALISATION
Alex
de la Iglesia
SCENARIO
Barry Gifford, David Trueba, Alex de la Iglesia
et Jorge Guerricaechevarria d'après le roman de Barry Gifford
MONTAGE
Teresa Font
DIRECTEUR PHOTOGRAPHIE
Flavio Martinez Labiano
INTERPRETES
Rosie Perez (Perdita Durango)
Javier Bardem (Romeo Dolorosa)
Aimee Graham (Estelle Satisfy)
James Gandolfini (Woody Dumas)
MUSIQUE
ORIGINALE
Simon Boswell
PRODUCTEURS
A.
Vicente Gomez, P. Barbachano, F. Bovaira, M. Necoechea, M. Rosenberg
DUREE
126
minutes
PRODUCTION
Canal+ España, Instituto Mexicano de Cinematografia, Lola Films,
Mirador Films, et Sogetel S.A.
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