PUNCH-DRUNK LOVE
Heureusement son bras droit, Lance, semble maintenir tant bien que mal le cap. Il faut dire que Barry n'avait pas toutes les prédispositions pour s'intégrer aisément au moule, il est en effet flanqué de sept surs dont le plus grand plaisir reste de le persécuter et le mettre au supplice sur ses relations avec la gente féminine. Pas étonnant dès lors qu'il ait développé un comportement catatonique : impavide et intimidé la plupart du temps il explose en crises paroxystiques et dévastatrices lorsque son environnement l'agresse et l'oppresse. C'est ce qu'il fera lors d'une soirée concoctée par l'engeance sororale (il ne sait pas davantage pourquoi il s'est laissé convaincre d'y venir) en détruisant une baie vitrée à coups de pieds. Dès lors tout s'enchaîne. Un coup de fil malheureux à un service de téléphone rose l'expose à une fratrie vindicative de l'Utah tandis qu'il rencontre une jeune femme dont il tombe éperdument amoureux, Lena. Sans oublier que dans le même temps il vient de percer la déficience de l'offre promotionnelle des produits Healthy Choice, à savoir que pour 3000 dollars d'achats de pudding il se verra offrir près de deux millions de kilomètres en avion. Une aubaine pour celui qui se révèle n'être à sa place nulle part.
La panthère bleue. Quelle énigme que le cinéaste Paul Thomas Anderson, dont chaque création nous plonge dans une perplexité toujours plus frustrante quant aux intentions de l'artiste. Impossible en effet de cataloguer un jeune surdoué donc chaque mise en image léchée ou plan séquence virtuose a tout de l'effronterie désinvolte. Ses trois précédents longs métrages sont des laboratoires d'expérimentation constante, à la recherche d'un style au milieu d'une multitude de références. Ainsi Sydney (plus connu sous le titre Hard Eight, sélectionné dans la catégorie Un Certain Regard à Cannes en 1996), le déconcertant Boogie Nights (nominé aux Oscars) et le choral et fleuve Magnolia (Ours d'Or à Berlin en 1999) ont toujours divisé leurs auditoires. Il en sera de même pour cette comédie euphorisante et pétillante qui déroutera ceux qui avaient un peu trop rapidement enfermé l'auteur dans un style maniériste à la Wes Anderson (La Famille Tenenbaum) ou une esbroufe purement gratuite et arty que ne renierai pas Steven Soderbergh. Néanmoins ses chroniques aussi acerbes fussent-elles n'ont rien de l'acidité et de l'aigreur de Todd Solondz (Happiness). Pourtant le film (écrit à partir de l'anecdote publié dans Time d'un ingénieur, David Phillips, qui gagna 2 millions de kilomètres en achetant 12 150 pots de pudding et qui fut surnommé "Pudding Guy") pourrait se revendiquer des trois cinéastes par son design sonore parfois désabusé et mélancolique, par une mise en scène absolument jubilatoire –- on rejoindra ici une presse unanime qui a qualifié le long métrage de "pure mise en scène", effectivement la maîtrise est étourdissante et suffit à elle seule à insuffler l'énergie nécessaire au développement de l'intrigue, comme si l'uvre n'avait de sens et n'existait que pour le mouvement, le flux – ou par son propos qui brocarde une Amérique banlieusarde, guindée et engoncée dans une amoralité et une violence qui ferait passer la rêverie et les fantasmes de Barry pour les pires perversions à éradiquer de toute urgence.
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Accords et désaccords. Il aisé au fil de la projection de reconnaître d'autres référents et adjuvants, assumés ou non. Bien sûr Jacques Tati pour l'utilisation du son, la musicalité du plan (ce souffle qui nous cloue au fauteuil lors du passage d'un camion, ce clignotement qui accompagne les crises d'angoisse du héros lorsque son entourage se met à tourbillonner ) et le gag acoustique, mais sans jamais toucher à cette poésie |
diffuse qui le rend inégalable. On y retrouve aussi la propension de Jerry Lewis pour le burlesque et l'absurde ainsi que le technicolor. David Lynch vient en outre à l'esprit pour le comique ubuesque à contretemps et l'étrangeté qui surgit au détour du quotidien de même que la dualité d'un monde oscillant entre deux pôles manichéens. Enfin il y a toujours Robert Altman en filigrane. Car loin du polyphonique Magnolia où l'hommage à Short Cuts était flagrant, nous voici catapulté aux antipodes avec un film court, intimiste, effervescent et idiosyncrasique. Pourtant il y a toujours un aspect choral mais brillant par son absence. En effet dans l'uvre précédente la musique (somptueuses chansons d'Aimée Mann) englobait les personnages dans une danse à l'allant ouaté, elle les réunissait au sein du giron de l'évolution si bien qu'il finissait par chanter ensemble que "tout n'allait pas s'arrêter pour un petit malin". Ici, Barry représente le contre point puisqu'il se trouve en marge, sourd à la musique du monde. C'est ce que l'artiste présente dans une première scène d'anthologie, acérée et hautement métaphorique. Alors qu'il travaille en reclus dans un hangar désaffecté à l'aube –- le dialogue qu'il entretient avec le service consommation de Healthy Choice stigmatise la plaie qui ne cesse de tirailler ce monde, vendeur de concept sans fondements et clamant sans cesse l'addition de bonheur, de couleurs, de vies, mais survient alors aussi incongrue qu'imparable la question de Barry qui demeure en suspend sur la ligne téléphonique : "en addition de quoi" –, il est témoin d'un accident de voiture aussi impromptu qu'inopiné. Toute la fureur d'une société lancée à une allure vertigineuse vient de le heurter et au même instant un harmonium est déposé devant lui. Mais drapé dans son flegme – plus qu'une indifférence, nous pouvons y voir une inadaptation chronique au monde qui n'est que rarement le sien, il ne sait comment y vivre – il retournera travailler. Survient Lena (Emily Watson dans toute sa splendeur). Un ange presque désincarné et vaporeux. Une femme aux yeux profonds semblant flotter sur le sol, dégagée des servitudes de la pesanteur. Alors qu'il la suit des yeux (formidable scène ou nous suivons – collés à ses épaules, tel Barry qui la dévore du regard sans le montrer et qui est profondément chamboulé – la jeune femme jusqu'au bout de l'allée et qui nous laisse en équilibre précaire face à l'abîme vertigineux de la voirie, de la vie, alors qu'elle vient de tourner à gauche) survient un étrange changement en lui. L'amour vient de le cogner avec un crochet du gauche, et, KO, il se remet lentement du choc contre le mur bleu et blanc du bâtiment. Là, hagard, pris entre l'ombre et la couleur (il est cette bande bleue qui serpent au milieu d'un vaste étendue blanche) il est désorienté comme l'indique le titre original, en chute libre ou plutôt en début d'ascension irrésistible. Il retourne devant l'harmonium, devant son destin. La bande son disparaît et la caméra nous présente Barry figé devant l'instrument de droite, puis de gauche et enfin de face, comme un esprit qui répertorierait tous les points de vue envisageables avant d'arriver à une décision et de subsumer tous les paramètres à sa disposition. Il s'agit pour Barry de décider s'il convient ou non de quitter son retranchement, cette sorte de régression physique, sexuelle ou mentale dans laquelle il se complaît pour se protéger. Sa décision prise et l'harmonium saisi, un camion passe brutalement dans le champ avec force klaxons tonitruants. Barry s'est décidé à participer à la symphonie et de là, naît l'ambiguïté. Dès son retour dans son bureau (il a perdu dans l'expédition son inséparable thermos de café, idoine à asseoir sa prestance), c'est démuni qu'il se met en demeure de jouer. Après quelques essais, il comprend que pour parvenir à entendre un son il faut libérer le soufflet, lâcher du lest et ainsi s'exposer à la déchirure – une avarie que l'on répare tant bien que mal avec du scotch. Alors, timidement, avec un doigt, Barry se met à étreindre les touches. Il n'ose regarder le clavier, presque pudique. Puis en surimpression de ces notes aléatoires, une musique survient, mais loin de submerger les maigres sons de l'harmonium, elle s'adaptent à eux, les enserre en son sein. Barry vient d'expérimenter la vie du monde, il prend part au tumulte polyphonique et accepte alors d'être brinquebalé par le flux ambiant. Bien entendu, l'instrument représente par ailleurs les dissonances (comme la loufoquerie et les changements de rythmes, hiatus abrupts pour un héros constamment en porte à faux) et les dysfonctionnements d'un couple. En amour tout est affaire de tempo pour P.T. Anderson (Fiona Apple son amie à la ville ne nous démentirait pas) et c'est ce rythme, cette folie douce qui nous entraîne au gré d'une partition aléatoire et inconnue qui procure la charme, la félicité et la beauté de ce sentiment. Or, Barry n'a rien d'un musicien et le solfège lui reste parfaitement étranger quant à ses syllogismes ils demeurent imprévisibles et biaisés par sa perception et son expérience du monde, teintées de naïveté et d'exagération. Pour lui l'univers n'est qu'une sorte d'amas de formes disparates, un espace-temps distordu et suspendu oscillant en de troublantes et infimes volutes. Le héros est central et le monde virevolte autour de lui. Des mouvements d'une futilité confondante qu'il ne peut appréhender puisqu'il ne parvient à déchiffrer le moteur de ce mouvement, l'entité bigarrée qui l'engendre. Le métronome s'emballe jusqu'à l'effondrement, puisque chaque personnage impose sa musique (encore une différence flagrante avec Magnolia), jusqu'à crier à autrui de "la fermer". Car la voix est une vibration au même titre que la musique et en ce sens elle est aussi dépositaire de l'âme de celui qui l'utilise, qui frappe les cordes (vocales ou autres). Ainsi, l'élocution de Barry se révèlera incertaine, empruntée et pâteuse, tandis que les contacts qu'il a avec l'extérieur tourne autour du téléphone. La rumeur d'une entité polymorphique et protéiforme mais surtout abstraite. Un courant moralisateur et castrateur dépourvu d'une identité claire, une immense confrérie régentant ses membres, ou plus torve encore les enjoignant à s'observer – dans un élan carcéral – les uns les autres (on entend mais on n'écoute plus). L'amour se transmue en mots mais le plus souvent il n'est contrebalancé que de pulsions onanistes, excepté lorsque Lena appelle Barry à la réception pour lui faire savoir qu'elle aurait aimé l'embrasser. Tout le déphasage est là entre le mot et l'action. Barry lui n'a pas les gestes qu'il faut et encore moins les paroles et lorsqu'il recherche le réconfort par la voix il s'expose à la déconvenue d'une harpie vénale qui ne cherchera qu'à tirer profit de sa gentillesse. Ces bruits sourds l'enchâssent au même titre que ces lignes droites qui enferme ses déplacements. Le salut ne réside que dans le quatre mains et une partition de fugue délicate, en catimini, ce qu'il comprendra au final.
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F.
Flament |
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