UN JOUR SANS FIN
De saison précoce le cynique et misanthrope Phil Connors, présentateur météo végétant sur une chaîne locale, n’a jamais eu l’occasion d’en prévoir depuis les trois années qu’il suit sous forme de reportages le devin erratique à fourrure. Il n’en est que plus réticent à repartir à nouveau sur les routes, accompagné de son caméraman souffre-douleur et de sa productrice mutine, fraîche et naïve, Rita. Pourtant, cette année, la manifestation revêt des atours pour le moins incongrus. En effet, Phil se voit condamné par une fantaisie démiurge – autant qu’entomologiste – à revivre immanquablement la même journée, s’éveillant à six heures au son d’un radio-réveil crachotant de lénifiants calembours pour aller observer la marmotte. Un supplice perfide et laminant qui va bientôt précipiter une métamorphose profonde de sa personnalité jusqu’à le réconcilier avec son environnement dont il devient le nabab adulé voire ovationné, respecté pour sa générosité et surtout aimé par la femme qu’il convoitait sans oser se l’avouer.
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L’ergastule du quotidien. Outre le chef d’œuvre d’Harold Ramis – qui s’est depuis fourvoyé dans les tristement expansifs et caricaturaux Endiablé et Mafia Blues – Un Jour Sans Fin se trouve être ni plus ni moins que le parangon de la comédie américaine des années 90. Un condensé de verve critique corrosive, une ode émérite à l’intelligence du spectateur, bref un |
équilibre miraculeux entre instant de détente et intense méditation introspective. Le mérite en revient à un réalisateur à l’apogée de son art comique (tempo, montage, ambiance feutrée et intimiste, tout concourt à l’insolente unité de l’ensemble) et à l’immense acteur Bill Murray (complice du scénariste depuis Ghostbusters) qui est récemment devenu l’égérie monolithique et fatiguée de l’inoubliable et dérivant Lost In Translation de Sofia Coppola. Qui d’autre que cet artiste aurait pu ainsi avec autant d’économie, jouissive, et de talent, indéniable, accomplir une révolution astrale d’un personnage acrimonieux, atrabilaire et insignifiant vers un condensé d’optimisme américain légèrement sirupeux, sans abandonner un pouce de terrain, en taillant au cordeau chacune de ses improvisations jubilatoires ou de ses détresses cyanosées. Lumineux et désenchanté, il arpente les rues sclérosées et claustrales de la petite ville comme une prison oppressante de laquelle il ne peut lucidement s’évader. Le morne quotidien des êtres est ainsi stigmatisé – un peu à la manière de Mes Doubles, Ma Femme Et Moi l’année suivante – avec légèreté et spiritualité : chaque jour est identique au précédent, l’on s’éveille au même endroit, à un horaire identique pour effectuer les mêmes tâches aux côtés de gens absents et semblables – lorsque le héros parlera de sa malédiction à un pilier de bar celui-ci lui répondra d’ailleurs que cela ressemble énormément à sa vie. Une terrifiante sentence qui, astucieusement, dicte au film sa structure carcérale. En effet, la qualité principale du long métrage est d’exploiter avec une obstination avide un postulat initial alors que tant d’autres comédies adoptent une attitude défective en laissant en jachère un script méritoire (Bruce Tout-Puissant il y a peu). Ainsi, tout comme Phil doit se réemployer chaque jour à trouver une nouvelle occupation qui l’empêche de péricliter mentalement, chaque séquence se voit confrontée à la redondance et se doit de réinventer sans cesse de nouvelles péripéties et variations délectables dans un carcan confiné dont les dialogues sont dépourvus de spontanéité – une proposition nettement plus enthousiasmante et débridée que le calamiteux et obtus Five Obstructions de Lars Von Trier. Loin de circonvenir aux diktats éreintants hérités de leur genèse, l’œuvre et le héros vont découvrir de conserve l’impérieuse nécessité d’appréhender l’originalité et de l’instiller dans leurs veines exsangues pour continuer à exister. Il n’y a néanmoins rien d’autarcique à ce manège – encore un tour de force – puisque la transcendance obligatoire – devant l’induration – exige de la part des participants de se projeter hors des sentiers battus, dans les méandres surprenants et inusités de la moindre alvéole de cette métaphore pulmonaire. Cette propension bohème à exploiter le plus infime détraquement de l’intrigue cohérente, à saisir les volutes furtives et acidulées d’un concept ou à habiter l’écume ébouriffée d’un script, est la plus louable de cette parabole en trompe-l’œil qui brocarde un ordinaire grimé, fané et néanmoins éclectique. Sous l’apparente planéité aseptisée surgissent des gouffres sécréteurs de sucs savoureux qu’Harold Ramis et Danny Rubin explorent avec bonheur jusque dans les interstices les plus minces. D’autant plus subtil que ces anfractuosités émanent de Phil qui, avec la marmotte au nom homonyme ambivalent, s’éveille à sa condition au gré d’un manège déconcertant – le cinéaste ne s’encombre d’ailleurs pas d’explications fantaisistes ou ridiculement fantastique préférant façonner une quête (in)consciente chevillée au personnage laconique et sarcastique. L’apostolat surpasse alors la fonction de journaliste – élucubrations frelatées et rances, baguenaudées par pur sophisme et sans réelle authenticité – pour embrasser celle de l’être humain et accoucher d’une saisissante dialectique aux effluves bouddhistes. L’évolution, in situ, du psychisme du principal protagoniste, clandestin, adopte de fait un ton résolument ascensionnel puisque après avoir expérimenté l’amoncellement (réincarnations ?) des affres du déni, du désespoir – le présentateur nous gratifiant de répliques telles que «ce sera un hiver long… et vous en avez pour toute votre vie» ou encore de la lugubre assertion «je me suis suicidé tellement souvent que je n’existe plus» –, de la goujaterie, de l’absence de conséquence et de l’acceptation de la mort, alors seulement Phil pourra se mettre à vivre, à répandre la joie et à en recevoir de la part de Rita et de ses concitoyens. La densification du tissu conjonctif du récit y puise sa source stimulante, débordant les clivages moraux ou le constat coriace et désillusionné d’un soliloque hérétique et amèrement cartésien.
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F.
Flament |
Film américain de Harold Ramis (1993). Le parangon de la comédie américaine des années 90 avec un Bill Murray au zénith, taciturne et monolithique soutenant un équilibre gracieux de détente et d'introspection. Sortie française : le 28 Juillet 1993.
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