Anamnèse. Sur le papier l’idée paraît séduisante, investir le comique protéiforme, caoutchouteux et iconoclaste Jim Carrey – supporté par un solide casting, Morgan Freeman et Jennifer Aniston en tête – des pouvoirs omnipotents du Créateur céleste, harassé de l'insatisfaction arrogante, geignarde et capricieuse des pauvres pêcheurs terriens, pour qu’il modèle son monde à l’envi, égratignant ça et là notre triste condition humaine.

BRUCE TOUT-PUISSANT

Si le piètre cinéaste qui officie à cette sirupeuse fable (prêche ?) évangéliste avait fait montre de circonspection pour exploiter tout le potentiel exubérant, nocif et burlesque des frasques délirantes et apocalyptiques de son acteur – maelström outrancier et régressif purement jouissif – en non exacerber les dogmes aberrants et puritains d’une Amérique quakeresse et moraliste, une satire acerbe aurait pu émerger de la gabegie dynamique initiée par le personnage du reporter Bruce Nolan (en roue libre seulement un tiers du long métrage, le plus grinçant et enthousiasmant d’ailleurs). Pire et comble de l'humanisme claironnant ponctuant le final, la structure même de l'ensemble, d'une indigence motrice rare, abhorre le libéralisme ou le progressisme en cloisonnant consciencieusement les deux pans de la schizophrénie grimaçante carreyenne : les gesticulations pétomanes étant appelées à la rescousse d'une fiction ronronnante comme point d'orgue d'une ségrégation peu vénielle. Sur un postulat des plus minimalistes – un journaliste de télévision grincheux et aigri voit une promotion acquise échoir à son ennemi juré et en profite pour accabler Dieu de tous les petits malheurs et déboires qui émaillent son existence tranquille intrinsèquement égoïste ce à quoi le Patriarche héliaste et miséricordieux répond en offrant à Bruce tous ses pouvoirs durant sept jours pour «voir comment il va se débrouiller» – s’enclenche un récit stéréotypé et éhonté, gangrené par une théologie intégriste et lénifiante. Tom Shadyac retrouve son comédien fétiche de Ace Ventura, Détective Chiens Et Chats (1994) et Menteur, Menteur (1997) sans avoir appris à canaliser son invraisemblable folie créatrice qu’il se contente d’engluer dans un sandwich pour le moins indigeste : une exposition téléphonée et une conclusion niaise et insultante. Le résultat n’est pas seulement erratique, répugnant de prosélytisme, hâbleur ou d’une hideur confondante (les effets spéciaux ignobles culminant avec l'odieux morphing du clochard ou la parodie de l'affiche française qui tente vainement d'insuffler un paravent esthétique cyanosé) mais étriqué et réticent dans son propos ou sa dimension spatiale. Sa Mer Rouge sera une soupe à la tomate, saillie lucide d’une entité vouée à la désagrégation, privée d’emphase et de dimension blasphématoire – flopée de mordillements inoffensifs avant de recouvrer le pachydermique giron de la congrégation. A défaut de réaliser un film cohérent, le metteur en scène amalgame nonchalamment dans la seule optique solennelle du pinacle «politiquement correct» tous les artifices et détails susceptibles de rameuter la moindre parcelle de public au banquet soldé et opulent du consumérisme cathartique. Dès lors le récit se débat dans la fange empêtrée et hiératique des préceptes doctrinaires et autres apologies bibliques pour devenir à son corps défendant curieusement risible dans son incapacité à subsumer les paradoxes de l’hagiographie impie et satirique qui affleure et musarde sur l’écran à l’apex de cette baudruche vagissante et enlisée. La débauche et la liberté surgissent implicitement dans les anfractuosités du générique et d'un bêtisier qui relâche enfin la bride janséniste et amplifie un désappointement quant à la verve acide qui aurait pu saupoudrer l'ensemble. A l'instar des cyniques dénonciations présidant aux pamphlets cinématographiques les plus récents (Monsieur Schmidt, Minority Report, American Beauty, Les Sentiers De La Perdition, La Famille Tenenbaum, Panic Room...), Bruce Tout-Puissant choisit au final, dans une incompréhensible phobie insidieusement enfouie dans ses gènes, de se rétracter voire de se parjurer, au détour d'une optimiste et pathétique pirouette, histoire d'assurer une illusoire et éphémère préservation de son intégrité. Peut-on tenir rigueur à un film à l'évidence ostensiblement perdu et aliéné ?

Travail, Famille, Patrie. Avec les frasques lâches et visqueuses du compulsif héros, le long métrage périclite par son incurie à assumer l’inanité outrancière et pourtant jubilatoire des facéties espiègles d’un représentant étalon de la middle class. C’est durant cette fugace envolée que le scénario ébauche sa diatribe alléchante, à savoir la caricature des piteux fantasmes, angoisses et aspirations d’un pleutre et torve trentenaire bourgeois blanc obnubilé par la superficie mammaire de sa compagne (voire de sa collègue de travail), les voitures de sports clinquantes ou la vessie de son bâtard de chien. Sans oublier sa panique et son effroi à l’idée de se retrouver au coeur d’une rixe confuse avec des délinquants de gangs forcément blacks ou hispaniques. Malheureusement ce terrain va demeurer en jachère car il convient de rationaliser l’ensemble du haut d’un

parangon de vertu judéo-chrétienne, idéologie suffocante et équivoque qui parasite le scénario comme une société envisagée de manière étrangement ambivalente puisque le Créateur magnanime et indulgent constitue discrètement mais méthodiquement des dossiers détaillés sur nos vies : aucun fait irrévérencieux ou parole scélérate ne saurait lui échapper, peinture enluminée et oppressante d’un despote régnant en plein cauchemar sécuritaire. Voici la vigueur expressive du contorsionniste Jim Carrey – rarement un acteur aura su jouer avec autant de dextérité virtuose de son corps et de son visage, détraqués et désarticulés – qui périclite dans le déluge de bons sentiments affligeants et patauds ou de la bonne conscience ambiante évitant consciencieusement aux ouailles et autres chérubins de se poser des questions essentielles sur eux-mêmes ou sur les sermons dominicaux et didactiques qui les ont façonnés et élagués. Dieu dans sa prodigalité expurgée vous aime malgré vos fantasmes libidineux, votre égoïsme latent ou votre ostracisme exhalant des relents nauséabonds semble psalmodier la production. Comment ne pas se targuer d’humaniste aux bras de Grace – un patronyme amidonné et frappé de vacuité pour Jennifer Aniston (The Good Girl, Friends…) au look ordinaire seuvré de glamour qui continue de trimballer et de trémousser sa plastique lisse, débonnaire et fade, contradiction même l’idée de surface – pédagogue, aimante et dévouée à son prochain (le don de son essence, de son sang) et à la droite d’un Père afro-américain ? Une société satinée et métissée (propos qui taraudait récemment Matrix Reloaded) où les disparités sociales et raciales ne sauraient perdurer. Sans coup férir, le travail manuel, la prière, la monogamie et la sacro-sainte famille – réduite ici à un album de photographie – auraient transcendé les clivages pour niveler le monde d’un point de vue outrageusement impérieux et ethnocentriste (le jeu des accents particulièrement agaçant). L’hégémonie et le népotisme de cette mission baptiste trouve son paroxysme de par l’activité professionnelle de Bruce, capturé dans une rédaction (comme dans le déjà affligeant Sept Jours Et Une Vie, bluette réactionnaire qui se recroquevillait au fil d'un sursis d'une semaine sur des valeurs abjectes de suffisance dans un hymne décérébré à la société américaine qui vomissait tout recul critique) chargé de retranscrire et d’apporter à chacun une once de réel via son terne et félon poste de télévision. Des tréfonds d’un idiome télévisuel qui le dépasse, Jim Carrey trahit dans ses mimiques gestuelles une inquiétante démission devant l’ogre vorace. Est-ce par illumination divine décomplexée et altruiste qu’il refuse un poste mirobolant synonyme d'influence démiurge ou simplement parce qu’il en a saisit l’espace de quelques jours le formidable potentiel d’oblitération, d’éviction ou d’objurgation ? En demeurant dans la simplicité inepte et les calembours innocents il ne risque pas de dériver dans les eaux sombres et tourbeuses de la démagogie – Grace l'absout par avance dans l'une des premières séquences en lui signifiant "qu'il n'y a rien de mal à faire rire les gens", c'est son don divin. Malheureusement ce pan du film demeure également inexploité et il ne nous reste guère que les décolletés plongeants ou le maintien cintré de Catherine Bell pour sortir d’une léthargie d’autant plus irritante que le concept même du script (Bruce ne prend jamais véritablement conscience du désordre qu’il a généré, conserve ses pouvoirs après le délai de sept jours ou encore ne se confronte qu’à une simple reprise au sempiternel libre-arbitre tandis qu'un vagabond jette sur des cartons élimés et défraîchis – nouvelles tables de la Loi – des psaumes idiosyncrasiques), battu en brèche par les impératifs commerciaux, s’égare dans les volutes opiacées et stériles d’un encens anesthésiant sur l’autel corrompu d’une civilisation hypocrite, suffisante et protectionniste.

 
 

F. Flament
7 Septembre 2003

 

 

 

 

 

 

Trinité dogmatique

Film américain de Tom Shadyac (2003). Revival du génie burlesque et dévastateur de Jim Carrey malheureusement englué dans une comédie formatée et opportuniste, à la théologie honteuse, sirupeuse et lénifiante. Sortie française : le 3 Septembre 2003.

Multimédias
Bande-annonce / Trailer (vo)
Photographies (18)

Liens
Le site officiel américain
Le film sur l'IMDB
Site sur Jim Carrey
Site sur Jennifer Aniston
Catherine Bell 1 / 2

Fiche technique
REALISATION
Tom Shadyac

SCENARIO
Steve Koren, Mark O'Keefe et Steve Oedekerk

MONTAGE
Scott Hill

DIRECTEUR PHOTOGRAPHIE
Dean Semler

INTERPRETES
Jim Carrey (Bruce Nolan)
Jennifer Aniston (Grace)
Morgan Freeman (Dieu)
Steven Carell (Evan Baxter)
Philip Baker Hall (Jack Keller)
Catherine Bell (Susan Ortega)

MUSIQUE ORIGINALE
John Debney

PRODUCTEURS
R. Birnbaum, G. Barber, T. Shadyac, J. Carrey, J. D. Brubaker, M. Bostick, S. Koren et M. O'Keefe
DUREE
101 minutes

PRODUCTION
Interscope Communications, Universal Pics, Spyglass Ent. et The Pitbull Co.
 
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