BRUCE TOUT-PUISSANT
Si le piètre cinéaste qui officie à cette sirupeuse fable (prêche ?) évangéliste avait fait montre de circonspection pour exploiter tout le potentiel exubérant, nocif et burlesque des frasques délirantes et apocalyptiques de son acteur – maelström outrancier et régressif purement jouissif – en non exacerber les dogmes aberrants et puritains d’une Amérique quakeresse et moraliste, une satire acerbe aurait pu émerger de la gabegie dynamique initiée par le personnage du reporter Bruce Nolan (en roue libre seulement un tiers du long métrage, le plus grinçant et enthousiasmant d’ailleurs). Pire et comble de l'humanisme claironnant ponctuant le final, la structure même de l'ensemble, d'une indigence motrice rare, abhorre le libéralisme ou le progressisme en cloisonnant consciencieusement les deux pans de la schizophrénie grimaçante carreyenne : les gesticulations pétomanes étant appelées à la rescousse d'une fiction ronronnante comme point d'orgue d'une ségrégation peu vénielle. Sur un postulat des plus minimalistes – un journaliste de télévision grincheux et aigri voit une promotion acquise échoir à son ennemi juré et en profite pour accabler Dieu de tous les petits malheurs et déboires qui émaillent son existence tranquille intrinsèquement égoïste ce à quoi le Patriarche héliaste et miséricordieux répond en offrant à Bruce tous ses pouvoirs durant sept jours pour «voir comment il va se débrouiller» – s’enclenche un récit stéréotypé et éhonté, gangrené par une théologie intégriste et lénifiante. Tom Shadyac retrouve son comédien fétiche de Ace Ventura, Détective Chiens Et Chats (1994) et Menteur, Menteur (1997) sans avoir appris à canaliser son invraisemblable folie créatrice qu’il se contente d’engluer dans un sandwich pour le moins indigeste : une exposition téléphonée et une conclusion niaise et insultante. Le résultat n’est pas seulement erratique, répugnant de prosélytisme, hâbleur ou d’une hideur confondante (les effets spéciaux ignobles culminant avec l'odieux morphing du clochard ou la parodie de l'affiche française qui tente vainement d'insuffler un paravent esthétique cyanosé) mais étriqué et réticent dans son propos ou sa dimension spatiale. Sa Mer Rouge sera une soupe à la tomate, saillie lucide d’une entité vouée à la désagrégation, privée d’emphase et de dimension blasphématoire – flopée de mordillements inoffensifs avant de recouvrer le pachydermique giron de la congrégation. A défaut de réaliser un film cohérent, le metteur en scène amalgame nonchalamment dans la seule optique solennelle du pinacle «politiquement correct» tous les artifices et détails susceptibles de rameuter la moindre parcelle de public au banquet soldé et opulent du consumérisme cathartique. Dès lors le récit se débat dans la fange empêtrée et hiératique des préceptes doctrinaires et autres apologies bibliques pour devenir à son corps défendant curieusement risible dans son incapacité à subsumer les paradoxes de l’hagiographie impie et satirique qui affleure et musarde sur l’écran à l’apex de cette baudruche vagissante et enlisée. La débauche et la liberté surgissent implicitement dans les anfractuosités du générique et d'un bêtisier qui relâche enfin la bride janséniste et amplifie un désappointement quant à la verve acide qui aurait pu saupoudrer l'ensemble. A l'instar des cyniques dénonciations présidant aux pamphlets cinématographiques les plus récents (Monsieur Schmidt, Minority Report, American Beauty, Les Sentiers De La Perdition, La Famille Tenenbaum, Panic Room...), Bruce Tout-Puissant choisit au final, dans une incompréhensible phobie insidieusement enfouie dans ses gènes, de se rétracter voire de se parjurer, au détour d'une optimiste et pathétique pirouette, histoire d'assurer une illusoire et éphémère préservation de son intégrité. Peut-on tenir rigueur à un film à l'évidence ostensiblement perdu et aliéné ?
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F.
Flament |
Film américain de Tom Shadyac (2003). Revival du génie burlesque et dévastateur de Jim Carrey malheureusement englué dans une comédie formatée et opportuniste, à la théologie honteuse, sirupeuse et lénifiante. Sortie française : le 3 Septembre 2003.
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