MONSIEUR SCHMIDT
Sitôt la soirée d'adieu célébrée (où il finira seul au bar à siroter une vodka alors que sa fille n'a pu se libérer pour y assister) il tombe dans une routine improbable et devient englué dans une vie et des codes qu'il ne connaît pas et qui l'effraient. Lui si arrogant et dédaigneux se transmue en un vieillard acariâtre et odieux. Sa femme lui semble étrangère et ses journées s'écoulent impassibles entre ouverture du courrier, séries télévisées et virées en voiture entre le centre commercial et la maison. Malheureusement Mrs. Schmidt ne tarde pas à s'éteindre d'une commotion cérébrale et une fois les funérailles passées Warren se retrouve seul avec lui-même et son sentiment croissant d'insignifiance. Pour y remédier, il ne trouve que deux solutions. Tout d'abord, il devient parrain d'un petit tanzanien pour 22 dollars par mois, l'occasion de lui écrire des lettres empourprées où il se décharge de ses angoisses existentielles. Ensuite, il décide de prendre la route avec le titanesque camping car acquis par sa femme pour aider sa fille dans la préparation de son mariage. Aider n'étant d'ailleurs pas le terme approprié puisqu'il réprouve cette union ayant de son futur gendre une opinion absolument calamiteuse.
Mécanique rôdée et stérile. Après deux films (Citizen Ruth et Election) marqués par une certaine hardiesse satirique et d'un talent indéniable à saupoudrer son propos d'une ironie acide et parfois féroce, Alexander Payne semble toucher à l'apothéose avec cette comédie surfant sur le courant indépendant américain – il est de bon aloi de railler les péquenots du fin fond du Midwest, loin d'avoir les mêmes préoccupations qu'une intelligentsia suffisante s'élevant au-dessus des servitudes de l'existence – de par son aspect "vignette" digne d'un Wes Anderson (La Famille Tenenbaum) et accédant à la reconnaissance par sa sélection officielle au festival de Cannes 2002. Et les critiques de gloser sur les dissonances et les congruences entre ce long métrage et l'autre comédie américaine concourant en compétition officielle : Punch-Drunk Love de Paul Thomas Anderson. Autant abandonner dès maintenant toute velléité de suspense, la seconde (récompensée au palmarès pour sa mise en scène époustouflante de maestria) est une uvre, certes millimétrée à l'extrême, mais incroyablement euphorique, inventive et usant d'un paradoxal Adam Sandler en autiste désopilant alors qu'About Schmidt se morfond et se complaît dans un ennui délétère et mollasson, un humour insultant et des effets appuyés qui virent à la bêtise outrageante et plus que tout une haine acrimonieuse de ses personnages, pantins amorphes, ahuris et lénifiants. Le réalisateur, à l'image de son personnages principal, prenant un cruel plaisir à abjurer et oblitérer la moindre once d'humanité de ses protagonistes pour les faire régresser à l'état d'animaux, arborant leurs chairs flasques comme autant d'oripeaux et leurs faciès simiesques et dégénérés – la consanguinité restant l'apanage et la tare de ces ploucs – d'imbéciles heureux et new age. L'obscurantisme, la stupidité et la méchanceté, on le sait, ne sauraient s'exprimer autrement que physiquement. Ici l'on se repaît de la déviance et des malformations des corps (Kathy Bates nue jetée ignoblement en pâture à l'écran et exposée de manière impudique) en feignant l'affection polie et sympathique pour mieux étreindre sous l'émotion intense d'un discours hypocrite et lacrymal la médiocrité pittoresque et dépressive d'êtres pitoyables et inutiles. Nous sommes aux antipodes de la démarche d'un Todd Solondz (Happiness, Storytelling ) dépeignant la cruauté, l'étroitesse et la mesquinerie d'une Amérique middle class mais avec bien plus de discernement et d'abnégation. Sans la moindre condescendance pour les pires spécimens sur lesquels s'attarde sa caméra il livre des destins tout à la fois corrosifs et mordants mais aussi foisonnants et attachants, au contraire Payne opte pour une morale et un imaginaire obtus, calibrés (chaque cadre implacable et lignes inamovibles nous enferme dans une frigidité mortifère) et faméliques pour un résultat insipide et inoffensif.
Métabolisme ralenti. Par l'absence criarde d'empathie et de miséricorde, le cinéaste sarcastique dresse le tableau d'un monde vicié, malade de son inexpressivité, de son inanité et de sa vacuité. Les corps se détériorent, malades d'une carence de dialogues, d'échanges (le seul individu labile et disert est taxé du peu enviable patronyme de "cornichon", il faut dire que sa mère l'a allaité jusqu'à ses cinq |
ans, une intimité des corps qui supplante l'hostilité du monde). Jack Nicholson, qui écrase le film de sa présence (inoubliable lorsqu'il assiste aux répétitions du mariage défoncé au percodan) troque ainsi son habituel cabotinage et outrecuidance faciale pour une sobriété salutaire censée – pesamment – illustrer l'isolement croissant d'un homme qui ne progresse plus que par soliloque. Un monologue brassant idées conservatrices, indifférence et fatuité qui trouve son point d'orgue grotesque dans les lettres que Warren écrit à Ndugu, un enfant miséreux de Tanzanie qu'il a décidé de parrainer après avoir entraperçu une publicité au milieu d'un zapping indolent et dubitatif. Pas tant qu'il soit attristé ou sensible au destin d'un petit garçon de six ans aux prises avec les affres de la famine et des épidémies mais simplement parce que le dénuement physique de l'autre l'a dérangé dans un instant d'égarement (de compassion ?). Il s'est ainsi dédouané de toute culpabilité ou indécence dans sa consommation boulimique et peut se targuer de sa générosité sans borne et de sa charité biblique à chaque nouvelle affreuse d'un désastre ou chiffre catastrophique de mortalité dans le Tiers-Monde. Mais surtout ce don mensuel lui permet de décharger son fiel dans les lettres que la brochure l'encourage à écrire à son filleul. Il s'enferme ainsi dans ses divagations aussi incongrues (la rupture de rythme quand il insulte son remplaçant) qu'absurdes ou cassantes et se transmue en une entité décalée, sans prises avec la réalité (se rend-il compte de la paupérisation qui frappe la Tanzanie lorsqu'il conseille à Ndugu de bien choisir sa faculté et sa confrérie d'étudiant ?), de laquelle il a été inexorablement éjecté. Sa rigidité d'esprit (judicieusement opposée à l'ouverture hédoniste des Hertzel) impose la linéarité de la mise en scène ainsi que celle des décors, vastes entrelacs de lignes droites et incisives comme les préjugés du personnage. On avance inexorablement tels les pionniers sans virages ou remise en question (détail amusant le récit se révèle paradoxalement comme un gigantesque hiatus, un atermoiement constitué de futiles circonvolutions et détours) en quête d'espaces vierges où la vie pourrait s'épanouir dans l'exaltation de la découverte et le mouvement. Ces missives sont l'occasion jouissive d'écouter Jack Nicholson déclamer son texte en voix off avec une intonation chaleureuse et caverneuse, sa prosodie intérieure transfigurant alors le cadre aseptisé et artificiel de l'ensemble pour se hisser vers une véritable émotion palpable. Son périple lent et terne devient l'illustration parfaite de ce nouveau mode de communication pour un homme adepte des rendez-vous manqués (sa maison enfantine reconvertie en magasin de pneus, sa photo d'étudiant entreposée derrière un escalier de service), il ne peut plus s'exprimer clairement et se contente d'affabuler pour lui-même avec parfois un auditeur atterré (le vendeur, les étudiants de la fraternité, le couple et la femme qu'il embrasse sur un malentendu : décidemment il ne comprend plus ses contemporains). Ce retranchement misanthrope hors de la communauté de ses semblables (mais bien trop minables pour lui drapé dans sa vanité) au volant de son monstre mécanique – enceinte mobile et bulle protectrice – n'a de cesse d'aller crescendo avec l'âge (un aspect effleuré ou plutôt expédié dans deux scènes, celle du fast food où sa commande est calibrée, décortiquée et normée devant un Warren médusé ou lorsque notre héros tente de laisser un message sur une boîte vocale, impressionné par les instructions drastiques et cette technologie avec laquelle il n'est pas familier il s'emmêle les crayons et finit par effacer les mots du pardon à son meilleur ami, encore une fois la parole n'aura pu être échangée, transmise). Une sorte de réflexe rétif d'autodéfense vis-à-vis d'un environnement extérieur, agressif et oppressant. En honnête travailleur nourri à la propagande de l'après-guerre (Hard Working, Efficient ), Warren Schmidt s'est donné corps et âme à son emploi étriqué de statisticien dans une des plus grandes compagnies d'assurances du pays, où, comble du cynisme il était employé à l'estimation de la date du décès des souscripteurs, une aptitude qu'il appliquera promptement à sa personne, décrétant ainsi qu'il ne lui reste probablement que neuf années de souffrance sur cette Terre. Entre temps, il aurait oublié de vivre et tiré un trait sur ses rêves –- ce dont il accuse lâchement sa femme d'être à l'origine. En quittant son poste, il prend conscience de la duplicité de l'accomplissement qu'on lui a fait miroiter, une fois sa vie active terminée il ne lui reste rien et doit apprendre à vivre avec lui-même, un être détestable, déliquescent et inadapté, condamné à ressasser ses échecs et son amertume en se fustigeant pour son insignifiance. Il n'a d'autre alternative que de se draper dans un refuge de mutisme et d'acidité pour se protéger d'un monde devenu étranger et avec lequel il tente vainement de renouer dans une sorte de valse-hésitation, de roulis pendulaire entre l'enfermement blasé et le dialogue (les lettres à Ndugu et les rencontres émaillant le périple touristique notamment l'indien). Désormais reclus et assigné à résidence, il est obligé de côtoyer son épouse jour et nuit, dans l'enfer de la haine conjugale d'une psyché inextricablement liée à la sienne et en vient à se demander sans aménités "quelle est cette vieille étrangère dans sa maison" ou à souligner avec condescendance chaque travers ou manie (sortir ses clés bien avant d'arriver à la voitures, s'affaler sur le canapé, jeter les aliments après la date de péremption ou vouloir frénétiquement tester tout nouveau restaurant ouvrant ses portes). Pourtant il ne s'agit pas de la seule femme de sa vie qu'il ne connaît pas, l'autre, c'est sa propre fille, sa Jeannie, qu'il idolâtre et envisage toujours comme une enfant prodige (travelling sur la photo d'enfant un mémento pour des souvenirs qui flanchent, en effet nous ne verrons pas la jeune femme adulte lorsque Warren évoque ses "informations personnelles" dans la première correspondance, elle surgira simplement du néant brumeux – la focalisation de l'objectif – dans la scène de l'aéroport, comme une étrangère, la larve abandonnée par la chrysalide) et dont il ne peut supporter le fiancé – à voir la scène où Warren, dubitatif, reçoit l'accolade et les condoléances de son futur beau-fils déblatérant des banalités sur la défunte –, vendeur de matelas à eau avec lequel elle doit incessamment convoler en justes noces. Mais dans ce cas le fossé est insondable puisque cette enfant le dénigre, ne lui parle pas et possède de lui une opinion absolument désastreuse de pingre odieux (économisant de l'argent jusque dans le choix d'une sépulture) et de tyran tortionnaire envers sa génitrice. Question de perspective. A la suite de son départ en retraite Warren est désemparé, amorphe sur son canapé il envisage sa vie comme suspendue, une sorte de purgatoire avant la délivrance de la mort. Le choix de parrainer Ndugu y trouve sa source, pourtant ironiquement c'est alors qu'il poste sa première lettre geignarde au petit tanzanien que son épouse décède à quatre pattes alors qu'elle était en train d'aspirer du sucre jonchant le sol de la cuisine. Après une certaine jouissance égoïste (il peut enfin uriner debout) cette perte va complètement le démunir, d'autant qu'elle s'accompagne d'une altercation avec sa fille et d'une prise de conscience de sa platitude (sa femme a eu une aventure avec son meilleur ami), des ses plaintes incommodantes et de son éternelle insatisfaction. Désormais seul (incapable de s'assumer) et désoeuvré Warren envisage d'aller rejoindre sa fille mais celle-ci le rejette comme un poids mort importun et gênant et lui demande de ne venir que deux jours avant la cérémonie. S'en suit une longue odyssée dans les tréfonds folkloriques du Nebraska (le musée des pointes de flèches), où l'auteur prend le parti de s'attarder sur les détails – comme Schmidt s'agrippant désespéramment aux figurines, relents des collections de sa femme. Sa fascination et son obsession saugrenue pour les bibelots et les miniatures éparpille le film aux confins de l'ennui jusqu'à la scène affligeante (se voulant élégiaque) où Warren sur le toit de son camping car pharaonique établira un autel à sa défunte épouse et obtiendra son pardon. Vient ensuite la conclusion convenue et attendue du mariage où nous aurons l'occasion de rencontrer une belle-famille indicible et burlesque, portraits aussi iconoclastes et ostentatoires les uns que les autres des faiblesses humaines (une belle-mère grivoise et lubrique – la scène où elle relate à Warren la sensualité explosive et frénétique des relations sexuelles de leurs enfants réciproques est désopilante – adepte de son corps depuis son hystérectomie). Entre-temps Alexander Payne aura étiré au bord de la rupture son long métrage évasif comme pour mieux accentuer l'inutilité et l'insignifiance de son personnage lessivé et incrédule. L'intérêt du film résidant dans cette fatalité de la vieillesse, dans l'incapacité d'une société glorifiant le travail, et évoluant par lui, à recycler les êtres ayant quitté le pont. L'ironie la plus savoureuse demeure sans nul doute dans le fait de relater un voyage qui appartient déjà au passé et qui est frappé dès les premières minutes d'obsolescence. A l'instar des trois plans de la tour ouvrant le récit, tout est identique dans cette virée au cur du Nebraska, rein ne bouge et tous les êtres y semblent interchangeables, seules les perspectives évoluent. L'intérêt du déplacement se résumerait alors uniquement à modifier son angle de vue sur ses contemporains et soi-même. Ou est-ce simplement que notre héros et son metteur en scène rejettent placidement toutes les anomalies susceptibles d'ébranler le cadre parfait et douillet qu'ils ont érigé (lorsque capharnaüm il y a, il est toujours méticuleusement agencé et parfaitement maîtrisé), leur démarche ostentatoire ne saurait contenir une once de naïveté ou pureté. Warren Schmidt ne fait plus partie du monde actif, il est descendu du train et se retrouve dans un désert humain (un bureau vide et anguleux, bientôt restructuré de manière esthétique et fonctionnelle – le bureau fait face à la porte – par son remplaçant, rempli de cartons regroupant sa vie et qu'il retrouvera quelques jours plus tard en train de pourrir derrière des grilles). L'éparpillement des premières images stigmatise ce point de vue (la ville, la tour, le restaurant) : un ensemble de lieux mornes, abandonnés et vides où la passion, la vitalité et le flux urbain n'existent plus. Le théâtre sec (absence totale de fluidité), paralysé et asthénique d'une existence vaporeuse qui s'atrophie. La succession de plans de l'immeuble sous différents angles induit cette notion mythique du travail, pilier d'une société moderne construit sur des bases solides (l'architecture des lieux donne la part belle aux formes carrées et imposantes). Bienvenue dans le temple et le lieu de culte d'une société mercantile où l'on spécule sur la mort de ses concitoyens.
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F.
Flament |
Film américain d'Alexander Payne (2002). En compétition officielle au Festival de Cannes 2002, primé aux Golden Globes 2003 pour son scénario et son acteur principal. Avec Jack Nicholson (Warren Schmidt)... Sortie française : le 5 Mars 2003.
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