LOST IN TRANSLATION
Du haut de sa quarantaine grisonnante il jette un regard blasé, incrédule et désenchanté sur le délitement de son couple, son éclipse professionnelle et la frénésie diaprée pleine d’arguties qui l’entoure sur fond des néons dansants et blafards. Séjournant dans un immense hôtel désincarné, savant mélange high-tech d’isolement feutré et diligent pour apatride désemparé ou démuni, il fait la connaissance d'une compatriote, Charlotte. Une jeune mariée d’une vingtaine d’années accompagnant son photographe branché d’époux accaparé par une tournée primordiale et qui la laisse donc errer comme une âme en peine dans les couloirs interminables d’un labyrinthe prophylactique, bréhaigne et flottant. La souffrance et le désabusement les minent indiciblement dans ce décorum asphyxiant jusqu’à leur ôter toute velléité d’échange ou de communion. Excepté entre eux, un interstice béant où se love incidemment un curieux jeu de séduction multipliant les prétexte de rencontres et d’intimité nocturne. Une complicité chaste dans les faits qui va leur permettre de reconsidérer leurs perceptions et perspectives à l’aune de la sapience déboussolée d’une réconfortante épaule.
L’évanouissement des corps. Toute la gageure du second film de Sofia Coppola après le saisissant et désinvolte Virgin Suicides – qui sous l’impulsion du génie littéraire et comique de Jeffrey Eugenides s’épandait dans les brumes délicates et macabres de l’iconographie morale américaine – résidait dans le renouvellement d’un miracle inouï, celui de la peinture inspirée et troublante du malaise de l’insatisfaction existentielle. En fourbissant son attirail incoercible de branchée volatile et d’éternelle nymphe trop choyée pour lécher les étoiles (titre de son premier court métrage) la cinéaste réussit l’exploit de ne pas sombrer dans un style détaché au clinquant caricatural. Loin des fourvoiements séduisants et vains de son compagnon Spike Jonze, elle agace par son obstination à l’absence de compromis et sa maturité pour le moins pragmatique. Sûrement que toutes les vies et les activités qu’elle a embrassées (actrice, styliste, photographe, musicienne, réalisatrice…) et traversées à une allure vertigineuse l’ont pourvue à trente ans à peine d’une exceptionnelle faculté de cognition et de relativisation. Elle sait ainsi comment nous perdre, flirtant avec l’ennui, pour nous faire pénétrer avec une empathie sidérante dans l’ineffable bulle intime de ses protagonistes. Avec une grâce commune à Naomi Kawase (Shara, Hotaru, La Danse Des Souvenirs…) voila qu’elle nous enjoint dans un périple de l’âme marqué du sceau de l’ingénuité et de l’équité – en ce sens que tout est envisagé sans hiérarchie. Peu savent comme elle transfigurer une comédie à l’amertume délétère et affleurante en un éblouissement irisé de la sérénité diaphane d’un sanctuaire de verre. Deux êtres à la dérive, en dérapage du fait de leur inertie phénoménale d’exilés (autant d’eux-mêmes que de leur pays d’ailleurs) se croisent dans des lieux solitaires dont une poétesse improbable et enchanteresse s’amuse à pourfendre les distensions chamarrées autant que les dissonances échouées. Deux corps qui visent l’évaporation, l’effacement dans le flux accueillant et distordu. Car il est aisé de se laisser griser par le mouvement ambiant dans le parangon du design et de l’image s’étalant sur des façades clignotantes (voir pour cela l’étude stupéfiante et glaciale d’Olivier Assayas dans son chef-d’œuvre Demonlover). Et curieusement pour le béotien francophone peu familier avec la langue de Shakespeare persiste un étonnant malentendu phonétique dans le titre, car si l’on oublie une seconde la traduction littérale on serait porté à la vision du film à conserver le terme «perdu en translation». Cette dernière si chère à Wim Wenders thésaurise l’enjeu du long métrage, à savoir l’impossibilité somatique à s’immobiliser pour prendre enfin conscience de soi et des autres. Les êtres cinégéniques sont ici cadrés de profil avançant, marchant le long de corridors impersonnels et identiques, leur salut prenant place dans la frontalité latente et attentive où le mouvement s’estompe, où la gangue des télécommunications s’éloigne (on se souvient longtemps de l’avancée de l’acteur dans le couloir où chaque pas décidé le rapproche de lui-même) et où le clapotis anesthésiant de la transhumance se déchire. Ces instants de vie s’opposent à la dynamique du monde nippon autant qu’à l’avidité du spectateur de se repaître des mésaventures désabusées du couple flapi. Une lutte âpre s’engage alors entre position erratique des corps et lignes de fuites d’une image coalescente de circulation. Ainsi, lorsque Bob ou Charlotte usent de leurs prérogatives pour capter l’œil de la caméra et infléchir le déroulement de la bobine comme c’est le cas pour la discussion sur le lit (Bill Murray sur le dos face à nous alors que Scarlett Johansson et déjà de côté) l’axe de la caméra à tendance à sauter quand ce n’est pas carrément un fondu au noir lors des deux virées noctambules. L’image d’ouverture captait déjà avec nonchalance (en gros plan la chute de rein de l’héroïne nous tournant le dos sur sa couche) ou lyrisme décontenancé cette indubitable déréliction minant ce contingent d’insurgés dépiautés. Au faîte de la torpeur ils s’interrogent sur leurs appétences dans une démarche autant narcissique qu’essentielle. Et, ainsi, l’acuité du propos devient saisissante en dépassant un certain prosaïsme pour effleurer une crise de la masculinité et au-delà le marasme de la transmission filiale. L’oedipe paternel étend alors son ombre obscure sur le télescopage de particules élémentaires et la contamination des êtres : héréditaire, inopinée ou fortuite. Une carence lancinante de repère dont le film se révèle un troublant apologue.
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Veille somnambulique. Inadaptés, les deux personnages principaux le sont, sans aucun doute. Des êtres flétris s’ennuyant dans la sinistrose d’un bouquet trop ou insuffisamment arrosé. Et l’une des réussites du long métrage est de stigmatiser cette condition par le traitement de faveur qui leur échoit dans la satire – évitant subtilement la condescendance – jubilatoire et mélancolique frappant les pantins |
nippons surexcités ou les américains tout de forfanterie. Le déphasage languide dont ils sont affligés les extirpe de la diatribe, à l’instar des douches de l’hôtel, l’espace de la pellicule n’est décidemment pas fait pour eux et leur refuse toute incursion en son giron, pire il n’a de cesse de les évacuer du champ dès que l’occasion se présente. Ce traitement qui peut paraître simpliste de prime abord déploie rapidement ses ramifications au-delà de la tmèse originelle. Et scénario et mise en scène deviennent corollaires d’une dislocation de la psyché se désagrégeant dans les glaçons d’un verre autant que dans un décalage horaire exténuant. Ainsi Sofia Coppola distille une veille hagarde et somnambulique, de celle qui vous assaille dans les dédales des aéroports. Cette indolence parachève la physionomie étonnante du récit et concourt en l’évocation de l’«entre-deux». Il s’agit en effet ici de se placer entre deux images, deux lieux, deux temps. Toujours bringuebalés d’intérieur en extérieur, l’un se lamentant de manière inconsolable de l’autre comme un métronome contraint à suivre la dynamique initiée par son balancier. La fraîcheur et l’élégie de l’ouvrage Virgin Suicides prenaient déjà place dans cette dualité ou dichotomie : un orifice capricieux pour une vie envisagée par procuration, derrière une surface vitrée, sous la houlette d’une manne évanescente (parents obtus, outrancière dévotion ou ébullition urbaine autant que logorrhée verbale pour le présent long métrage) dardant l’ambiguïté du temporaire. Instable et mouvante, voici la scène où cohabitent Bob et Charlotte, condamnés, sous la lumière métallique et entêtante de Lance Acord, à remplir les blancs. A essayer lors de stases surprenantes (et faussement gratuites) de comprendre ce qui les entoure (plonger sous la surface miroitante de la piscine, appréhender la frénésie créatrice au solennel dévoyé), de compléter leur cycle – la figure féminine surgit en filigrane pour sous-tendre le processus d’enfantement identitaire. Car, fait essentiel, les deux protagonistes apposés se retrouvent chacun à l’extrémité d’une boucle (début et fin de mariage). Leurs situations respectives influent sur la vision du monde qu’ils nous rapportent et loin du grésillement de la rumeur c’est une quête introspective qui éclabousse lentement l’écran. L’intelligence de la cinéaste est de brosser les états d’âmes dans les plus infimes détails, ceux qui finalement nous pourfendent avec le plus de vigueur. Il y a les petits désagréments des disparités culturelles, cette noce surprise et enrubannée lors d’une escapade à Kyoto et surtout l’analyse de la parole et de sa dimension musaïque autant que de sa force expressive (les conseils du réalisateur, les télécopies incessantes…). Certains de rétorquer que l’analyse et la mise en scène de la parole en tant que vecteur dépourvu de sa sémantique seraient bien plus probantes dans la dernière œuvre de Manoel De Oliveira, Un Film Parlé. On en convient tant le maître portugais excelle dans la critique acerbe de sa Babel heureuse où les mots se suivent, inféconds, mais Lost In Translation peut se targuer ici d’un détachement sensuel qui n’a d’égal que la présence de Scarlett Johansson (aperçue dans Ghost World ou The Barber), que ce soit lors d’une séance de karaoké ou de cette formidable séquence de conclusion où Bob après avoir déposé un baiser d’adieu sur les lèvres de Charlotte lui dépose au creux de l’oreille des mots qui n’appartiendront qu’à eux. Autant les spectateurs que l’équipe technique en sont exclus. Ultime émancipation pour des personnages qui n’auront cessé d’être chassés du cadre (Charlotte en visite au temple de l’ancienne capitale) et sevrés de l’instant présent. Au final la dramaturgie se fait bergmanienne et pour la première fois Charlotte choisit sciemment de faire route en dehors du cadre, les traits apaisés. Elle entame, de même que Bob, un nouveau voyage et chacun aura su résister au coït avec le marasme d’images (mêlant le Jerry Springer Show à La Dolce Vita) et de sons (rassemblement de chambres standardisées et de solitudes désaffectées, le tout maculé et érodé par un ressac impavide déferlant à intervalles réguliers) auquel ils étaient enjoints pour apprivoiser et révérer leurs salutaires réticences. Il est intéressant de remarquer qu’une réserve identique nimbe les relations des deux ressortissants US, toujours face à l’abîme charnel sans y succomber (paradoxes d’un mondialisme entrechoquant la conception torve et individualiste occidentale à l’épanouissement confiné du groupe oriental soit finalement pour la vision yankee les oripeaux jansénistes et moraux se repaissant dans la débauche perverse), préférant la montée du désir et la découverte à la mécanique dévastatrice. Ils ont tous deux conscience que l’abandon total à l’autre ou à la société les déposséderait de la faculté à s’analyser ou à se mettre en scène. L'inadéquation est en effet loin d’être unilatérale pourquoi serait-ce l’Etre qui devrait baisser pavillon devant le néant des Autres. A juste titre la thèse de Sofia Coppola flirte avec l’existentialisme sartrien.
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F.
Flament |
Film américain de Sofia Coppola (2003). Second film d'une cinéaste précoce après le délicat, séraphique et morbide Virgin Suicides. Veille hagarde de l'immense Bill Murray dans un dédale nippon de venelles introspectives. Sortie USA : le 19 Septembre 2003.
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