VIOLENT COP
Si tous s'accordent sur le fait que Hana-Bi marque dans la filmographie de Takeshi Kitano la synthèse parfaite de ses premières oeuvres et le passage à une expression plus éclatée et subtilement différente (L'Eté de Kikujiro et Aniki, Mon Frère), Violent Cop ne saurait en aucun cas être qualifié de long métrage mineur, de brouillon ou de la première gamme tremblante et mal assurée d'un immense artiste. Il s'agit certes d'une création de jeunesse, puisque le comique nippon ne devait qu'interpréter le rôle titre et ne s'installa dans le fauteuil de réalisateur qu'après le désistement de Kinji Kukasaku (metteur en image prolifique, dont le récent Battle Royale prouve qu'il n'a rien perdu de sa férocité), mais ô combien inspirée. Cette première expérience de mise en scène fait preuve d'une maestria, d'une invention et d'une euphorie d'autant plus louable et envoûtante que ses qualités se fondent dans un projet commercial, dénué de toute estampille "cinéma d'auteur" et par définition tourné dans l'urgence. Un rythme parcellaire et sporadique sublimant le cinéaste, lui permettant de se transcender, d'expérimenter ses idées folles en matière de cadrages, de rythme, de musique ou de tempo. D'un simple remake de L'Inspecteur Harry, il crée un thriller torturé, sanglant, innovant et dépressif. Une histoire sombre et dérangeante sur l'urbanisme et le dessèchement progressif des citadins. Le requiem d'un monde en complète déroute, où inhumanité et profit sont érigés comme nouveaux postulats.
Spirale infernale. Kitano est issu et connaît bien, pour y avoir débuté sa carrière d'humoriste, les milieux modestes de son pays. Pour lui, il est dépassé l'idéalisme du (plein) emploi à vie. L'égoïsme règne en maître sur un peuple désabusé et désoeuvré. Pas étonnant alors qu'il choisisse d'ouvrir son film avec un plan resserré sur le visage d'un clochard -un exclu du miracle économique ou une victime de l'éclatement de la bulle financière- qui nous fixe, un étrange sourire aux lèvres. Un rictus édenté dérangeant. Une introspection et une leçon s'éternisant de longues secondes. Oui, le Japon et les sociétés occidentales vont mal et ce que nous allons voir est le processus observé à la loupe de cet égarement. Qu'il prenne l'apparence d'une enquête policière en matière de narcotiques ne pourrait être en bout de course qu'anecdotique. Serons-nous de ceux qui à l'instar du héros contempleront la décrépitude et la déliquescence d'un monde et basculeront dans la folie, ou bien au contraire imiterons-nous cette secrétaire du trafiquant, qui devant toutes les malversations préfèrera baisser les yeux et continuer de pianoter sur son ordinateur. La volonté de conclure par cette scène (faisant ainsi écho au visage du sans-abri battu à mort) a valeur de jugement, nous avons inconsciemment ou non basculé d'un côté : nous voiler la face et oublier les dysfonctionnements tout en redoutant qu'ils ne s'abattent sur nous (l'acceptation par le personnage de Kikuchi de se mettre en cheville avec le monde du crime en ajoutant "je ne suis pas si bête" en dit long sur le pessimisme inhérent au propos). Qu'importe, il n'y a plus d'opportunité de soudoyer la mort, psychique ou corporelle. Nous sommes déjà ailleurs, au sein d'un monde factice où pour reprendre les propos d'Akari devant le rivage : "Tu sais, ici, c'est pas la mer".
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Cette
construction en écho soutient tout le long métrage.
Une étrange spirale morbide, où les événements
se répètent, se répercutent mais avec une noirceur
accrue, une désespérance toujours plus palpable. Il
y a ce regard déjà évoqué, mais aussi
cette image du policier émergeant à l'aplomb du pont.
Au début du récit c'est Azuma avec sa démarche
arquée et nonchalante qui apparaît, au final ce sera
Kikuchi qui se présentera de manière analogue, sur la
même
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musique, revêtu d'un costume identique et cravaté mais sans la présence salvatrice des enfants. Sa destinée semble être de se substituer avec cynisme à Iwaki, comme le second de Nito a pris sa place avec roublardise et sans affect aucun. Personne n'est irremplaçable, simple pantins dans un manège sans retour. La roue tourne et chaque arrêt nous entraîne plus profondément dans l'abjection morale. Même les idéaux et les stéréotypes de la jeunesse innocente sont corrompus -les adolescents qui battent à mort un clochard. Ce concept, Kitano le pousse dans ses derniers retranchements en l'entremêlant à une structure circulaire du temps, faite de circonvolutions. Qu'il s'agisse d'effets de "déjà-vu", de phases d'attentes, ou simplement de marches nocturnes, il dilate les sens et angoisse (on se souvient de la fouille oppressante de l'immeuble vide). Ainsi, l'eau pourtant si présente au début du récit (la proue du bateau, le meurtre du dealer et les nombreux ponts) cède imperceptiblement sa place au béton -et à ses immeubles hautains et orgueilleux. A chaque cycle la place octroyée aux fleuves et rivières purificateurs décline et le paysage s'assèche. Comme un coeur qui devient cassant, furieux et interloqué de la perte de l'essence de sa vie. Si l'on se souvient que dans la tradition japonaise les cours d'eau possèdent une dimension mystique et portent en leur sein l'âme des morts, difficile de ne pas penser que l'oubli des vies précédentes et des erreurs de l'histoire amène immanquablement à la redite du passé. L'oeuvre semble donc être construite comme une boucle destructrice. Dès lors le viol d'Akari n'est-il pas ce qui l'a conduite à l'hôpital ? Sa maladie mentale est-elle du aux drogues qu'on lui a injecté ? Est-ce la folie qui découle du trauma ou l'inverse. Sous-jacente mais pertinente, la théorie selon laquelle nous somme l'épicentre de notre propre destruction, responsable d'une aliénation collective et individuelle. Kiyohiro et ses amis en viennent à s'entre-tuer pour éviter le bras vengeur du justicier. Les scènes d'Azuma dans le bureau de son supérieur perpétuent le malaise. Prenons l'exemple de la démission du policier, d'abord filmée en une subtile plongée suivant la diagonale de la pièce. Beat Takeshi, debout, fait face à son supérieur et à deux gradés, droits et muets (on les distingue à peine de l'arbuste). Une fois la destitution annoncée, la caméra descend au niveau du buste d'Azuma et les 2 gradés ont disparus. Que s'est-il passé ? Un hiatus dans le temps ? Un effondrement vers un nouveau cercle des Enfers (suivant les préceptes de Dante et Virgile) ? Ou un saut dans la lecture du disque rayé de l'existence où le sillon ne cesse d'être creusé ? |
Enfermement volontaire, refus du soliloque. Nous l'avons dit plus haut, le réalisateur décide d'accompagner ses rares personnages et d'observer à la loupe leurs réactions, leurs détresses et leurs chutes abyssales du purgatoire vers les limbes. Dans chaque scène, il se focalise sur un protagoniste au risque de filmer les autres au niveau du buste ou de l'abdomen (Kiyohiro face à Nito, assis). Dans cette optique les plan-séquences et travellings, si chers à l'auteur, trouvent leur justification. On se souvient de l'arrivée d'Azuma au poste de police et de sa montée dans son appartement où la caméra épouse charnellement les décors métalliques, une balustrade et une cage d'escalier. Le héros est prisonnier d'un carcan qu'il ne quittera qu'avec la mort, où étendu sur le sol d'un vaste hangar dans une raie de lumière rédemptrice, il sera enfin libéré, mais des limitations et des privations que les hommes ont construit pour brider eux-mêmes leurs actions, pour sauvegarder leur semblant de paix intérieure. Il ne s'agit pas seulement d'espace d'ailleurs qu'une agression constante de bruits (le grondement du train couvre la mort du sans-abri). Un enfermement souligné par les brusques changements d'axes de caméra, sensibles lorsque le policier vient chercher sa soeur à l'hôpital psychiatrique. Nous les suivons le long d'un interminable couloir dénué de tout artifice décoratif vers le monde extérieur, violent et malsain, d'abord sur le côté, puis de face et enfin de dos. La tension dramatique de cette éjection vers le monde a tout d'un accouchement. Pas de mouvements intempestifs entre les différents angles, chaque direction est propre, droite et non-parasitée. Le recours au plan douche amplifie cette propension à la frontalité, à la froideur d'un monde urbain. Mais l'auteur a pour but peu avouable de nous faire prendre conscience des limites de l'évolution. La pluralité de gros plan sur un visage (lorsque Azuma interroge Kiyohiro, nous voyons son faciès enserré dans les rangées de casiers) nous force à admettre la noirceur de nos actes. A ce titre la scène la plus puissante et sidérante du film est sans nul doute celle où le frère est témoin du spectacle pathétique et affligeant de sa soeur, rampant et balbutiant sur le corps du tueur, à la recherche d'une fugace échappatoire par la drogue. Sur ce visage de granite, impassible se dessine toute l'horreur de la révélation. Les dernières amarres s'effilochent. Le spectacle qu'il a devant les yeux : la triste représentation quotidienne de ses contemporains qui vendent leur âme pour un semblant de liberté et de rêve. Rien que le basculement mental qui le conduit à abattre dans un acte insensé celle qui le raccroche à la vie, prouve la densité de l'interprétation de Takeshi Kitano et l'adaptation du scénario à sa personnalité torturée.
Coeur qui soupire... L'ironie, l'absurdité (la série de baffes dans les toilettes de la boîte de nuit deviennent risibles, mais aussi la femme utilisée en objet sexuel et traumatisée qui joue béatement au baby-foot), la violence ou l'humour à contretemps (la scène où Azuma " raccompagne " l'amant-d'une-nuit de sa soeur ou ses répliques à son jeune collègue) sont des caractéristiques de l'épure dont joue le réalisateur japonais dans la progression tout à la fois lente et implacable de ses |
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intrigues. Violent Cop ne fait pas exception, il a son lot de dilatations, d'attentes jusqu'à la rupture et de bouffées de violence, inattendues. Son bord de mer rédempteur, apaisant, pratiquement maternel. Une suggestion et un antagonisme de blocs temporels sublimés par le montage (lors de l'interrogatoire qui vaut son éviction à Azuma, nous voyons d'abord pendant de longues secondes Kikuchi faire le guet à l'extérieur de la pièce, une contemplation troublée par l'image jetée du suspect sur un casier, puis toujours cette latence du jeune policier) et parfois combinés à une position insolite de caméra (la rencontre Azuma-Iwaki, où pudique, l'objectif observe par la vitre du bar, pas de son et puis très rapidement le héros est avec sa soeur, ce que les deux amis se sont dit on ne le saura jamais). Une musique lancinante et apaisante, preuve des inclinaisons de l'artiste avant même sa collaboration d'avec Joe Isaishi. La réorchestration d'Erik Satie et les subtiles variations sur le blues (jazzy et piano) apportent une véritable assise à l'atmosphère. Pour preuve cet affrontement brutal au ralenti et une poursuite en voiture rendus calmes et pratiquement élégiaques par la bande-son, alors que chez bien d'autres ces séquences auraient été les plus dramatiques et tendues du long métrage. Tout ceci n'est que vaine agitation, prenez du recul semble nous crier le réalisateur. L'ensemble de ces choix concourt à l'élaboration d'une structure dérangeante et innovante que renforce la profonde attente. Une langueur qui se fixe dans les dialogues, les actes, la musique et le rythme (la longue promenade nocturne et mélancolique). Mais l'auteur ne s'inscrit point dans une mouvance asiatique qui voit dans le plan et sa rigidité la distorsion temporelle. Un artifice semblable à une hémorragie, à une fuite inendiguable de précieuses secondes qui nimbe l'image d'une profondeur insoupçonnée. Ici le temps n'existe que par rapport à ce qui pourrait être, à ce qui pourrait le remplir, il n'est en aucun cas amplifié ou dilué. Piégé dans ce désoeuvrement et cet ennui, Azuma n'a rien du héros messianique, ou de l'ange déchu. Identique à ses contemporains, il recherche l'assouvissement de ses désirs. Ses méthodes expéditives ne sauvent aucun citoyen, sa ballade sanglante, il ne la commence qu'après une tentative de meurtre sur sa personne. Les réactions démesurées qui l'assaillent sont de brusques montées d'adrénaline, qu'elles soient motivées par une insulte ou une atteinte à son intégrité (morale ou physique) n'ôte rien au constat de son inadaptation sociale. Comme les citadins, il s'est condamné à un supplice qui le spolie de ses envies, de ses appétences et de son bonheur. Ses brèves prises de conscience ne sont que de vaines respirations et velléités d'ascension. Des tentatives, vouées à l'échec, de briser le cycle immobile, de tromper la topologie d'une spirale déliquescente. |
Vision biaisée. La dimension artistique, presque picturale, dans la représentation figurative est aussi la pierre de voûte de l'entreprise. Par ses axes de caméras, ses cadres penchés et sa manière de filmer les immeubles en contre-plongée, l'espace urbain gagne en complexité aussi bien qu'en beauté. La scène de fusillade du hangar en est un exemple probant par le jeu sur les piliers, les changements d'angles et de positions de l'objectif (à |
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gauche puis à droite suite au carnage, nous sommes passés
de l'autre côté du miroir, irréversible) et les
raies de lumière perçant par les interstices de la lourde
porte. Dans cet affrontement, Azuma recevra sans sourciller les balles
de son opposant (il a perdu son humanité et symboliquement
rien ne peut plus l'atteindre) mais sera abattu par un coup de feu
venu de l'ombre, poisseuse et obscure. La confiance absolue en l'oeil
et en la vue est ainsi stigmatisée. Ou peut-être est-ce
simplement le regard biaisé d'un flic détruit par la
vie et dont le seul garde-fou était une soeur mentalement instable
à charge (une relation forte et délicate admirablement
brossée). Un sentiment immédiatement exacerbé
par le nouveau chef de la pègre, devant le cadavre il actionne
les lumières de l'entrepôt rendant le lieu plus commun,
moins emprunts de romantisme ou de sensation poétique. Voilà
sous nos yeux le monde dans sa triste splendeur. Plus crû et
affligeant encore lorsqu'il n'est pas reflété par le
prisme de l'artiste, du dépressif ou du rêveur. Mais
les lumières sont rapidement éteintes. Les édifices
sont observés et présentés de manière
analogue aux tableaux nombreux et de taille identique ornant les murs
d'une galerie proche de la gare. Il y a dans cette démarche
contemplative une telle distance à l'image que tout devient
externe, chimérique et improbable. Rien n'est grave, rien n'est
choquant, nous ne sommes plus émus. Un sans-abri meurt mais
le policier cherchera juste à arrêter le coupable et
ne se souciera en aucun cas de la victime qui peut rendre son dernier
souffle dans son sang se rependant sur l'asphalte et ce dans l'indifférence
générale. C'est peut-être finalement par les yeux
d'Akari que nous voyons le monde, traumatisés, violés
(dans nos chairs ou nos psychés), étrangers et insensibles
aux agitations et altercations ayant lieu au second plan. Une société
où l'on peut regarder un match de baseball pendant qu'un viol
est commis, où la créativité et la plastique
architecturale servent de paravent aux pires trafics et à la
folie d'un monde qui a depuis longtemps échappé au contrôle
des ses habitants. Voila la clé de notre existence, tout n'y
est que mouvement dans la fixité, rien n'est hors de portée,
il y a juste une sémantique, une sorte poésie à
découvrir, sésame indispensable mais réservé
à ceux, qui par leur pragmatisme ou leur folie, sont disposés
à l'entrevoir. |
F.
Flament
20 Juin 2002 |
Fiche
technique
REALISATION
Takeshi
Kitano
MONTAGE
Nobutake Kamiya
SCENARIO
Hisashi
Nozawa
DIRECTEUR
PHOTOGRAPHIE
Yasushi Sakakibara
MUSIQUE
ORIGINALE
Daisaku Kume
INTERPRETES
Beat Takeshi (Azuma)
Shiro Sano (Yoshinari)
Haku Ryu (Kiyohiro)
Maiko Kawakami (Akari)
Makoto Ashikawa (Kikuchi)
PRODUCTEURS
H.
Nabeshima, T. Yoshida, S. Ichiyama DUREE
98
minutes
PRODUCTION
Bandai Media et Shochiku Fuji Company
TITRE ORIGINAL
Sono Otoko, Kyobo Ni Tsuki
SORTIE FRANCAISE
Le 25 Mars 1998
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