L'ANNULAIRE
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personnage féminin à la morbidité apaisée. Cette jeune provinciale dont nous ne connaîtrons jamais le nom narre son expérience d’une année à la réception d’un singulier établissement, insalubre et vétuste, nimbé d’un calme lancinant, dont le but saugrenu est de naturaliser des spécimens dans des dortoirs désertés. Qu’importe leur forme ou leur teneur, il s’agit pour le mystérieux et ténébreux M. Deshimaru et les âmes égarées qui viennent frapper à sa porte d’enfermer un souvenir sous l’étiquette normalisée et rassurante d’un tube à essai. Barricader ses expériences dans la langueur graisseuse d’un tiroir en kit pour mieux en faire fi dans une société qui abhorre la rêverie mélancolique. Comme autant de velléités de romanesque que la plume flottante et indicible de l’auteur écarterait d’une élégante calligraphie pour s’engouffrer dans le rendu, funèbre et diaphane, de la mémoire. Ici rien ne semble vouloir fictionner au sens d’un récent ouvrage de la japonaise comme Le Musée Du Silence. Bien au contraire le récit demeure en friche et le malaise peut insidieusement ruisseler, de non-dits en frissons, sur les pages ciselées, chancelantes et oppressantes. Rapidement une brume duveteuse engonce le lecteur qui ne peut se détacher d’un espace dantesque terriblement enivrant. Les vapeurs d’alcool, les rémanences âcres des tuyauteries bringuebalantes ou simplement la pâle lumière réfléchie dans la densité de l’ombre si chère à Junichirô Tanizaki nous projettent au sein d’un théâtre mental promis à la déliquescence. Prudente et machiavélique, l’écrivain nous attire dans une toile légère, aérienne et intime marquée par les turpitudes et les tourments d’une carence angoissante. Dans ce couvent ethnographe aucune vie ne saurait enterrer ses racines à une profondeur suffisante pour échapper à l’évidence volatile qui hante les lieux comme une onde amplifiée – un écho prémonitoire et lugubre – par le piano d’une mourante déjà naturalisée. Avec une méticulosité effrayante et mortifère toutes les amarres de la narratrice se brisent comme du cristal, elle s’efface alors dans un masochisme résigné, avalée par ses escarpins, phagocytaires et dispendieux, offerts par le propriétaire des lieux avant un coït pour le moins insolite. Aux confins du monde, nous nous perdons dans les couloirs et les chambres rigoureusement identiques, omettant les tumultes stridents de l’extérieur (palabres égoïstes, décalés et anecdotiques dont la réceptionniste nourrit presque exclusivement sa psychose issante). A une seule exception la demoiselle émergera de sa violente névrose pour déambuler dans la ville voisine (d’où provient lumière et bruits), ceci le temps de se colleter au réel, aux sensation voluptueuses d’un physique libéré de sa chape psychique, et de se décider à disparaître pour retourner en marge du temps, de la géographie ou de la normalité. Du fond de sa périphérie ontologique, elle oubliera toute prudence pour succomber aux charmes de la chosification. Et s’abandonnera dans la quiétude et la félicité cautérisées du déni de soi. Quoi de plus beau que de faire de son corps meurtri, harassé et déchiré par les agressions du monde son souvenir le plus vertigineux. Celui qui stigmatise pour cette inadaptée et dérangée le manque suppliciant d’une moitié salvatrice (le bout de chair et le doigt / l’homme et la femme / son corps et ses escarpins définitivement clivés : «Alors que mes épaules et mon buste refroidissaient lentement sous la lumière orangée, seul le bout de mes pieds, enveloppé de cuir, restait tiède. J’avais l’impression d’être coupée en deux au niveau de la cheville. Le ruban noir était immobile au milieu du coup-de-pied.»). Cruel et subtil, le propos de ce texte capiteux explose avec les derniers paragraphes, la soif inextinguible de retour au néant, de s’épancher de l’abandon de la carapace charnelle pour atteindre l’ultime épure, calme, enchantée et sereine. Ne plus exister que dans sa plus limpide fêlure et s’observer de temps en temps des contreforts de sa conscience léthargique et trépanée. Au sein de cet établissement mental retiré des vicissitudes d’un monde à peine brossé (aucune indication de pays ou d’époque) habilement reconstitué dans son dépouillement pathologique, les ombres disparaissent dans un évanouissement carmélite pour le moins troublant qui n’est pas sans rappeler les pulsions suicidaires et les basculements dans la démence émaillant les récits sauvages, racoleurs et vulgaires de Ryu Murakami (Tokyo Decadence, Ecstasy, Lignes…) où les protagonistes finissent par pousser jusqu’aux plus abjectes extrémités juste pour voir s’ils peuvent atteindre les limites sur lesquelles ils ne cessaient de buter. C’est le cas ici notamment lorsque l’héroïne se voit incitée par le désir avilissant de M. Deshimaru – qui la pousse par bouffées fugaces vers l’abîme formolé du repos tiédi – à tourner indéfiniment dans la baignoire située au cœur des entrailles meubles du bâtiment carcéral. Comme pour mimer sa condition d’insecte dépendant, se heurtant avec entêtement aux fenêtres translucides de sa triste existence. Avec un zest de distinction fascinante, de désordre
harmonieux et de raffinement pervers, Yôko Ogawa réussit
un tour de force saisissant, faire résonner notre esprit jusqu’au
confins du fétichisme et de l’imaginaire. Rarement littérature
et inconscient aurons autant fusionné que sous la bienveillante
et vénéneuse aune de cette femme à l’écriture
faite d’effleurements incandescents et chuintants, sereins et
moirés. Entraînés par une mélodie au tempo
interlope, rien ne saurait entraver la mécanique calme, interloquée
et malsaine d’un récit dont la narratrice – piégée
dans un laboratoire hétéroclite et dédaléen
qui a tout de l’antichambre créatrice où les idées
émergent à l’interface vibrante, elle patauge
dans les méandres amniotiques d’une esquisse foisonnante
de roman – s’octroie le privilège de nous livrer
le secret : «J’avais l’impression qu’il
aurait suffi d’un rien pour que l’ensemble s’éparpille,
mais il réussissait de justesse en équilibre».
Frappés par la grâce les mots de l’artiste japonaise
s’envolent dans un souffle éthéré, sensuel
et ondoyant, pour se mirer dans un contentement (mi-dédaigneux
mi-complice) sur les vestiges maculés d’une salle de
bains gigantesque, corticale et désaffectée. |
F. Flament
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6 Septembre 2003
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Liens
Les
premières pages du roman
Les
éditions Actes Sud
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Oubli formolé |
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La narratrice du récit nous emporte dans un ancien foyer de jeunes filles, vétuste et désaffecté. Il a été racheté récemment par M. Deshimaru qui tolère la présence dans ses murs de deux anciennes pensionnaires finissant leur vie flétrie dans ces exigus purgatoires. La finalité de cette institution est de fabriquer et d’archiver des spécimens avec tout ce que les clients peuvent apporter (ossements, mélodies, cicatrices…) afin de capturer et d’enfermer tout type de souvenirs. Le rôle de notre guide pour le moins étrange et inquiétante est d’assurer l’accueil et les besognes administratives du laboratoire abrité par le bâtiment insalubre et géré par le ténébreux taxidermiste qui ne tarde d’ailleurs pas à la séduire dans un mélange de charme attentif et de dédain sadique. Sous sa coupe et intimidée par son regard magnétique elle se confond en bégaiements. C’est qu’elle cache derrière des dehors affables
et délicieux une bien étrange particularité
physique qui la consume perfidement puisqu’un accident de
travail sur le site d’une fabrique de boisson pétillante
situé proche de son village natal et balnéaire lui
a sectionné une infime partie de son annulaire gauche.
Amputée d’une part d’elle-même elle se
laisse emporter par l’allant fascinant et masochiste des
lieux jusqu’à influer sur son estime personnelle
et honnir le monde extérieur qu’elle ne côtoie
plus que par bribes insolites et dérisoires. Elle divague
et dérive pour s’enfoncer de plus en plus profondément
dans les méandres de béton et de faïence et
perdre la raison. Il ne luis reste plus qu’à s’abandonner
aux doigts experts de son amant au vampirisme déconcertant
et se désagréger dans la quiétude prophylactique
et tiédie du formol.
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FICHE
TEC
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Auteur : Yôko
Ogawa Nationalité : Japonaise Publication : 1994 Nombre de pages : 96 Editeur français : Actes Sud – Babel Editeur japonais : Shincho-Sha Co. Ltd., Tôkyô Titre original : Kusuriuby No Hyohon Traduit par : Rose-Marie Makino-Fayolle ISBN : 2-7427-2897-X Sortie française : 1999 |