THAT 70’S SHOW
Ils ont en outre eu la présence d’esprit de convoler en justes noces pour ce projet avec des pontes télévisuels tels que Marcy Carsey, Tom Werner et Caryn Mandabach, possédant à leur actif des succès comme Roseanne ou le Cosby Show. La désinvolture attentive et maternelle de la série naît de cette hybridation, du joyeux théâtre expiatoire d’une acné adolescente retrouvée avec une véracité, une proximité pratiquement infantilisante. Car contrairement aux hérésies actuelles qualifiées de real, le programme ne rassemble pas les générations dans le dédain de leurs différences coupables mais propose une (re-)visite amusée, tendre et un brin cynique d’une époque bénie. Les clichés sont ainsi écornés pour accéder à une intense humanité – une redéfinition magistrale et prosaïque de la famille et de son pedigree – que l'intelligence indure tranquillement. Par ailleurs, il se peut que le dialogue d’avec Happy Days serve l’essence truculente de la série qui, par son ton débridé – les pastiches subtiles imbibés de respect qui font mouche instantanément –, ses acteurs attachants – Topher Grace et Kurtwood Smith en tête – et son absence de malignité déborde le cadre caustique et vain des productions à la chaîne abhorrant le contentement au profit de la séduction fadette. Un tel miracle ou agencement n’est pas reproductible, car l’équilibre précaire entre l’épaisseur factice des protagonistes et la carence de détails existentiels qui les taraude, tient lieu d’exception, et l’échec cuisant de son rejeton estampillé eighties nous le prouve sans détour, de cette décennie là il n’y a rien à sauver même plus l’innocence larvaire. That 70’s Show, chronique de six jeunes du Wisconsin en 1976 et de leurs parents, cultive donc l’efficacité et la linéarité de l’humour dans sa splendeur brutale et son burlesque parodique. Le spectateur s’y répand en éclats de rire viscéraux – un psychotrope inoffensif mais ô combien indispensable –, brisant en un vaste tsunami libertaire les digues de l’inconscient pudibond ou retors. Ce constat est d’autant plus paradoxal que le formatage du petit écran enchâsse d’habitude les protagonistes, les caméras et les scripts en une ergastule aliénante. L’intérêt de ces récits kitsch et seventies réside dans la transfiguration fractale des sempiternels salons, cuisines ou sous-sols en des extensions déversées par des héros en creux qui ne prétendent à la plénitude de leur originalité bizarroïde et addictive que reclus en leur gironds – à la manière des protagonistes de La Famille Tenenbaum de Wes Anderson qui sont irrémédiablement liés à leur bâtisse gothique retranchée dans la mégalopole new-yorkaise.
Freaks magnétiques. Les désordres physiques (le troisième téton) ou dérives psychiques sont intégrés au vortex immobile ambiant pour nourrir les standards détraqués de la mémoire. De fait, les caméos jouissifs (Kiss, Alice Cooper…) sont parasités en permanence comme les caractères des héros qui se juxtaposent, s’emboîtent, s’enferment ou s’achoppent – le thème | ![]() |
des poupées russes au centre de la saga Austin Powers
qui arbore aussi un générique en play-back.
Tout y est une question de couple – hymne générationnel
à double détente, simultané –, d’appareillement
des contraires, parfois dans le même être élastique
– le grand échalas dadais ou l’étranger
souple et charmeur. La structure du show – et de ses
constituants – s’apparente alors à un gigantesque
entonnoir frivole, une madeleine de Proust incongrue attirant malicieusement
les souvenirs et émois (sexuels) enfouis dans les strates poussiéreuses
des mentalités d’un individu, d’une société.
D’aucuns dirons que la fonction d’une sitcom est de suivre
une relation de groupe jusqu’à l’éclatement
terminal – émergence identitaire ? – en intimités
séparées et égoïstes. Friends en
est le meilleur exemple avec ses trois mâles et trois femelles
issus d’une même caste wasp et destinés
à former trois ménages autonomes, charmants et parfaits.
D’emblée la série dynamite ce modèle en
injectant deux sémillantes jeunes femmes dans un groupe de
quatre garçons excités. Le territoire exigu de la petite
bourgade de province miniaturise alors les enjeux citadins en délimitant
une frontière dérisoire mais implacable – faire
trente kilomètres et la césure est fulgurante, le franchissement
de l’interdit rédhibitoire, analogue à une escapade
en Floride. Tout le nécessaire aux marivaudages, prises de
becs ou à la mise en cause de l’autorité (la figure
tutélaire du père est le point d’orgue des saynètes)
est déjà présent, les personnages peuvent nous
entraîner dans leur sarabande échangiste. Car il ne s’agit
ici que d’une affaire de troc (autour de la table circulaire),
de conjoint – la girl next door rouquine, égérie
de Sam Raimi dans Spider-Man
–, d’attitude, de profession ou de statut. Ou comment
l’autarcie en friche se compose pour enfanter un espace agréable,
hébété et faussement dense. En définitive,
nous voici devant une réussite désopilante dont la moindre
des prouesses serait de se détourner la doxa horizontale,
balayante et convergente d’I Love Lucy pour brocarder
en un sujet délicieusement passéiste un présent
déconnecté et dépressif. |
F.
Flament |
Série américaine créée par B. Turner, L. Wallem, M. Brazill et T. Turner toujours en production (7 saisons, 1998-2005). Avec Topher Grace (Eric Forman), Laura Prepon (Donna Pinciotti)... Diffusée aux Etats-Unis sur la FOX et en France par Canal Jimmy.
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