DAREDEVIL
Les rouages judiciaires il les connaît parfaitement, puisque cet homme qui prend la nuit le masque et l'identité fantasmagorique de Daredevil et en réalité un avocat adepte des causes désespérées préférant se démener pour les humbles innocents que les renégats fortunés. Mais la mission dont il s'est investi n'a de cesse de le tourmenter, égaré qu'il est dans le noir à la suite d'un accident qui, enfant, l'a rendu aveugle. Sa douloureuse rédemption entre vengeance résignée et viatique du pardon n'a eu finalement comme conséquence que de l'enfermer dans une aigreur et un isolement émotionnel où ne subsiste qu'une compassion de façade. Dans sa croisade contre le crime il va bientôt s'interposer entre Le Caïd, criminel qui dirige dans l'ombre la ville, et ses funestes desseins précipitant alors dans une pantomime désincarnée et macabre la sublime Elektra et un tueur à gages dément : Le Tireur.
Patchwork. Quelle sorte de sclérose et d'inanition frappe donc l'imagination scénaristique pour que les adaptations de romans, jeux vidéo ou bandes dessinées fleurissent dans une frénésie aussi avide qu'irrévérencieuse. La créativité des auteurs – l'inspiration semble avoir déserté un environnement aride, austère et profondément manipulateur – et le repli rétrograde et rétif sur des valeurs archaïques ou conservatrices seraient-ils en cause ? En tout cas les personnages de super-héros de la Marvel crées par le prolifique Stan Lee (qui s'octroie d'ailleurs une apparition le temps d'une scène de l'enfance de Matt Murdock), véritables héros falots, sans peurs et sans reproches, de l'après-guerre se taillent actuellement une part non négligeable de la production cinématographique mondiale (frileuse et donc adepte des concepts éculés et fédérateurs). Leurs considérations manichéennes et altruistes avec juste une pointe d'ambivalence pour les plus subversifs semblent suffisamment inoffensives, décérébrées et patriotes pour se prévaloir de l'estampille de sains divertissements. Au milieu des sympathiques X-Men, Blade et consorts ou de l'excellent Spider-Man surgit des méandres du néant artistique et de la fange aporétique hollywoodienne Daredevil, l'homme qui ne connaît pas la peur à fortiori celle du ridicule. Il stigmatise à lui seul la politique mercantile et besogneuse des studios : gaver les spectateurs à l'aide d'un produit tétanisé par sa profonde vacuité et son indigence tout en le faisant passer pour un parangon fashion et design de modernisme saturé par des sons et effets spéciaux à la laideur confondante et mortifiante.
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Vaste boursouflure protéiforme au montage iconoclaste et pathétique, le film est le parfait apologue des rats qui l'émaillent. Des créatures viles et abjectes qui pullulent dans les restes rebutants et les flaques d'eau croupies pour mieux s'en imprégner et ainsi subsister dans un semblant d'originalité synonyme d'accession solennelle à la lumière. Sont-ce les producteurs ou les spectateurs qui sont ainsi brocardés ? |
Le débat reste ouvert tant l'apathie des fans de DD devant les invraisemblables, cruelles et ignobles changements apportés par l'adaptation cinématographique laisse songeur. Il y a peu, on aurait voué ce genre de démarche mercantile et de nivellement par le bas aux gémonies, aujourd'hui on le tolère, toujours plus repu, toujours plus aveugle. Nous demeurons à l'instar du héros empâté, terne et déstructuré (son personnage se disloque au fil du récit allant jusqu'à perdre une dent sous la douche après une âpre mise à mort ou à se détacher de son métier d'avocat brillant à peine brossé), bringuebalés dans une baudruche flasque et maculée, désabusés par une vie citadine sans éclat et appétences où les méandres du cur restent enfouis derrière une lourde porte de coffre-fort. Dans ce New York fallacieusement médiéval et sordide (le quartier bien nommé de Hell's Kitchen) aucune tessiture d'espace ne subsiste, simplement des prises de vue accolant laborieusement vie terrestre et vie céleste, l'avocat et le démon voltigeur. L'amalgame de toute trouvaille technique entraperçue dans un autre long métrage (Blade, Spider-Man, The Crow, Batman Return) ou sensibilité (cyberpunk, gothique, mélodrame sirupeux – la scène d'amour avec son feu crépitant et sa peau de bête transcende le pastiche pour s'ébrouer dans une bêtise absurde et éberluée –, fantastique, comédie ) reste la prérogative et l'apanage du tâcheron Mark Steven Johnson qui signe concomitamment le scénario et la réalisation de cette abîme piégeant inlassablement tout ce qui aurait eu le malheur de s'approcher de sa gueule béante. Pourtant loin de se compléter, ces empreints à Matrix ou Spawn s'annihilent, échouant à insuffler une quelconque dynamique, un bol d'air plus que salutaire dans une atmosphère exsangue, croupie et opiacée. Une fois l'image jetée sur l'écran ne perdurent que les miasmes de la fatuité et de l'artificiel grossier. Le récit devient alors un non-film évoluant sans garde-fou, tergiversant et jonglant avec les codes, les tons, les rythmes pour finalement ne jamais naître. Nous ne sommes témoins que d'une étonnante gestation où sons et caractères sont exagérés comme par le prisme ouaté et diffractant d'un placenta. A l'instar du héros, nous nous retrouvons dans un linceul d'isolation sensorielle où l'on ferait fi de toute cette agitation tonitruante et virevoltante se répandant dans un vain saignement devant nos yeux hagards. Et, comme Matt Murdock, nous en ressentons éminemment le ridicule et la futilité. Hideux, agressif et bardé de cuir, nous voici projetés aux confins d'un métrage subissant les affres de l'esthétique du laid, mais le concepteur de cette farandole insipide est loin d'avoir la maîtrise d'un David Fincher (Seven, Panic Room, Fight Club ) et il ne saurait conserver une once de cohésion et une direction réfléchie pour l'ensemble, qui peu ou prou semble voué à l'évanescence. Rédhibitoire. Conscient de cet égarement de tous les instants – un ectoplasme chasse l'autre, n'allons surtout pas nous imaginer l'affrontement de soubresauts consistants – le cinéaste décide rapidement d'accorder la primauté à son héros principal. Le seul écueil réside pourtant dans l'acceptation digne de sa matière surannée, comme Sam Raimi l'a si bien compris pour son Spider-Man assumant et revendiquant son obédience de papier. Pourtant, Daredevil est un héros torturé, vacillant et complexe (notamment grâce à l'apport de la noirceur de Frank Miller au renouveau de la saga et duquel est entièrement tiré le famélique scénario), miné par ses relations conflictuelles avec son père (qui s'essaie par dépit au catch dans le comic) et son instructeur Stick a la morale rigide et aux méthodes martiales, marqué par des plaies à jamais ouvertes, flanqué d'une vie sexuelle trouble flirtant avec la sado-masochisme (Elektra ou la Veuve Noire en sont les parfaits exemples) et privé du sens de la vue suite à un accident chimique – la flétrissure sociétale se déversant sur l'innocence et la figeant dans les ténèbres, la géhenne dans un monde d'images clinquantes comme ces flammes ridicules, infernales et asthéniques du bar dans lesquelles se débat métaphoriquement Murdock. Sur ce point il supplante tous ses congénères dans sa lutte constante contre la toute-puissance du visuel, de la représentation graphique, afin de se réapproprier son espace. Il est dépourvu de cet organe aliénant à la différence des autres protagonistes en butte à la duplicité d'une société convulsive et d'une nymphomanie graphique. Johnson échoue à retranscrire cette oppression, incapable de transcender les codes de la bienséance qui veulent que l'on regarde, que l'on appréhende le monde par l'oeil, que le sauveur contemple sa dulcinée (après tout si elle avait été moins désirable aurait-elle été au centre de ses préoccupations ?). Si la mise en image (fastidieuse car répétitive) de son sens sonar est impressionnante, le passage à l'écran noir après l'accident l'est beaucoup plus. La cacophonie de la rue dans la scène du réveil hospitalier perdrait-elle de son intensité sur fond noir, bien au contraire la panique de l'enfant et notre phobie auraient fait le reste. A défaut, la dégénérescence maculaire qui frappe le film peut, elle, passer pour un dénigrement du déluge outrancier et visuel et ainsi plaide en faveur de notre avocat frappé de cécité, pour une réflexion sur l'image fondements de notre système de valeurs et la confusion qu'elle engendre. Au petit jeu de l'adaptation – Christophe Gans en son temps avait planché sur un projet – Mark Steven Johnson se révèle bien moins adroit que Tim Burton à la folie élégiaque matinée de gothique. Tout tient de l'excès et de la gratuité abusive, sonnant faux à chaque seconde et manquant singulièrement de charisme. Car le scénariste a omis de pourvoir Daredevil d'adversaires consistants, miroirs limpides laissant transparaître les ambiguïtés et les fêlures du héros. Au lieu de cela ce sont des pantins fantoches, désarticulés et souffreteux qui nous sont infligés. Le Caïd change de race et perd de sa subtilité et de sa force, il n'est plus qu'un simple bodybuilder à défaut d'un colosse. Le Tireur (sans costume, enfin sauf si le long manteau à la Matrix est l'idée que le réalisateur s'en fait), flanqué d'une cible au milieu du front, devient un personnage bouffon, désaxé et violent aux confins de la caricature et du cabotinage. Un journaliste absent et fantomatique (si ce n'est pour la dernière réplique lénifiante du film) qui doit tout aux clichés du genre et démontre s'il en était encore besoin l'incurie du cinéaste à s'approprier l'univers qu'il dépeint – on se prend à rêver dans les brumes de la léthargie à ce qu'aurait pu tirer Kevin Smith (qui fait une apparition en tant que membre de la police scientifique) d'un tel matériel et du budget conséquent. Quant à Elektra si on parvient l'espace d'une seconde à occulter l'image de la vestale-amazone au teint hâlé qui nous a marqué irrémédiablement dès ses premières apparitions dans la BD (inoubliable sujet d'un film livré aux yeux scrutateurs du Caïd), le personnage est le seul qui s'impose dans le marasme ambiant, le naturel désarmant et l'abattage de l'athlétique et sculpturale Jennifer Garner (Alias) emportant l'adhésion.
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F.
Flament |
Film américain de Mark S. Johnson (2002). Piètre adaptation de l'univers de Daredevil (période Miller) qui sombre dans un marasme visuel et sonore d'une laideur lénifiante et outrancière. Avec Ben Affleck (Matt Murdock)... Sortie française : le 19 Mars 2003.
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