IMMORTEL (AD VITAM)
En effet, le régime corrompu au plus haut niveau qui préside à la destinée de cet ensemble urbain déconnecté du monde ressemble plus à une dictature autocratique diligentée par une firme eugénique adepte des rafles dans les bas-fonds et friande de la déstructuration clinique des corps qu’à une déclinaison idyllique des vertus républicaines. Les apparatchiks politiques y entretenant les plus troubles collusions avec les bouchers patentés. Il faut dire qu’au milieu des ruines délabrées en passe de scléroser la seule manière d’exister, et d’adhérer aux canons, réside dans le trafic d’organes de synthèse. L’engeance mutante des venelles glauques du dernier niveau associée à la menace extra-terrestre assoupie dans Central Park entérinant la paranoïa oppressante et caillée. Des méandres totalitaires et asservis de cette société disloquée émerge trois personnages. Le premier est Horus, divinité égyptienne du ciel ayant contribué à créer la Terre et qui se voit accorder un sursis de sept jours au milieu de ses ouailles avant son exécution par ses pairs pour rébellion. Viennent ensuite Jill (Linda Hardy volontaire et saisissante de sincérité) une mutante énigmatique aux cheveux azurés et à la vocation indiscernable et enfin Alcide Nikopol (Thomas Kretschmann vu récemment dans un rôle éprouvant pour Le Pianiste) un ancien activiste défenseur des opprimés et pourfendeur des injustices – dont le combat et les idéologies sont encore entretenus par un groupuscule invisible – enfermé en cryogénie il y a trente ans et qui, à la suite d’un incident mécanique, se retrouve à déambuler dans la cité-cimetière non sans avoir payé l’obole d’une jambe pour son évasion impromptue et anticipée. Ces trois trajectoires vont évidemment se télescoper puisque Horus le rapace a besoin du corps sain du fugitif pour s’y incarner et ainsi féconder Jill, l'unique matrice propice à engendrer son immortalité.
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Stase mortifère et blême. Pour ce troisième film Enki Bilal – qui transpose ici élégamment deux de ses albums de la trilogie Nikopol, La Femme Piège et La Foire Aux Immortels – a vu les choses en grand, plus de quatre années de labeur, des effets numériques en pagaille, une multitude de dessins préparatoires, bref les moyens créatifs et financiers d’insuffler vie et cohérence |
à son univers singulier et distendu. Le résultat est à la hauteur de la ferveur injectée par l’ensemble des participants puisqu’il enterre sans sourciller les réalisations précédentes de l’artiste à savoir Bunker Palace Hôtel et Tykho Moon. Pas que l’essence de l’imaginaire désabusé et du propos séditieux ait beaucoup évolué, non c’est principalement une métamorphose graphique qui s’opère dans le présent long métrage pour nous octroyer un voyage dans une matière nouvelle, hybride, fuyante. Bien sûr les références sont légions, de Charles Baudelaire à Andrei Tarkovski (le personnage du passeur nous rappelant furieusement Stalker), de Metropolis à Blade Runner en passant par la fascination devant les enveloppes désincarnées de Square Pictures (Final Fantasy, Animatrix), des fanges désaffectées d’Avalon aux méditations suspendues façon Wim Wenders et ses Ailes Du Désir. Pourtant, ce qui frappe c’est avant tout une modernité spontanée, innée même, qui entraîne les constats désolés vers des hauteurs insoupçonnées – rien à voir avec la reconstitution anonyme et tape-à-l’œil du Cinquième Elément ou la gangue prophylactique du final de Minority Report. Pour la première fois en effet une greffe bd-cinéma prend avec une félicité contagieuse et stimulante, peut-être par sa propension à joindre, dans une introspection SF, l’obédience surannée et mélancolique d’un passé mythifié aux techniques sèches et sidérantes d’un présent éphémère. Toujours sur le fil du rasoir, suspendu à la manière d’une Jill-funambule au-dessus du tumulte dévasté des arcanes d’une apocalypse sordide, la vision ravagée du cinéaste trouve un exutoire fabuleux dans la juxtaposition. La confrontation du charnel et du numérique, la manipulation des enveloppes et des physionomies, le paradoxe éthique et amusé de l’image. De ces choix de regrouper à l’écran êtres de chairs, créations numériques calquant rigoureusement des acteurs réels et figures fantasmagoriques débridées – le dayak, monstre bouffon et gluant, est un joyau burlesque – naît certainement le magnétisme qui s’extirpe du magma avec une évidence si aérienne qu’elle désarçonne durablement. L’ensemble des héros entretiennent dès lors de curieuses accointances avec leurs apparences gelées et leurs consciences réprouvées, dépossédés de muscles bandés, niés dans leurs existences somatiques autant que psychiques – lorsqu’il existe avec pesanteur on viole leur corps. Sans ce blason contre l’aliénation ambiante, qui ne vise qu’à générer un flux mécanique standardisé et interchangeable, les protagonistes se voient obligés de subir leurs vies et la transe embuée et hivernale du film : ils attendent désespérément d’accéder à leur statut fantôme d’être humain. Le medium intimiste et blafard adopté se démarque alors par le refus systématique du spectaculaire et du divertissement lyophilisé. Avec un pied dans la tombe, il ne s’agit que d’observer les soubresauts de personnages avant leur mort inéluctable et, de fait, en découle l’atmosphère indécise et sonnée d’une entité en pleine mue – à l’instar de Jill – cherchant à éluder une sinistrose, au grincement satiné, en se réinventant en permanence, dans une urgence hagarde et dépitée. La conjonction coagulée de cette épopée cafardeuse, départie des attraits antiques du genre, avec un romantisme exacerbé et déprimé peut se targuer d’une prouesse épurée, métaphysique et violente, la fusion baroque d’une esthétique morbide et sensuelle avec les dérives anxiogènes taraudant tout individu actuel.
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F.
Flament |
Film français de Enki Bilal (2004). L'artiste signe une épopée cafardeuse où s’égrène, sur les corps blêmes et éconduits, la fusion baroque d’une esthétique morbide et sensuelle avec les dérives anxiogènes contemporaines. Sortie France : 24 Mars 2004.
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