FBI : PORTÉS DISPARUS
Le canevas et l’intrigue en sont consommés, une escouade de cinq enquêteurs dirigée par le patriarcal, bourru et atone Jack Malone (Anthony LaPaglia qui s’était illustré dans l’inachevée seconde saison de Murder One) est chargée d’investiguer sur tous les cas de disparitions émaillant la mégalopole new-yorkaise – dédale urbain où transitent monceaux d’anonymes –, de l’enfant studieux à la business woman stakhanoviste, de l’enlèvement transgressif à la fuite désespérée en passant par toutes sortes de larcins homériques et de situations rocambolesques imaginables. L’immuable pré-générique applique ainsi un motif récurrent, le flash étiolé et timide (reniant les modifications et les découvertes à venir dans une dépression proche de Millennium ou de L’Homme De Nulle Part), pour nous conter la fulgurante évaporation sur laquelle nos fidèles limiers et sentinelles vont plancher. C’est que la maternelle Viviane, la sensuelle Samantha, le rugueux Danny et le précieux Martin (Eric Close héros fragile de Dark Skies ou d'Un Agent Très Secret) n’ont qu’un laps de temps extrêmement limité pour investiguer (pas suffisamment pour concevoir une vie privée ou sauvegarder l’existante). La mécanique du suspense est à ce prix et l’on nous martèle dès le pilote que les 48 premières heures s’avèrent cruciales et décisives dans ce type d’affaires. Le cocon familial (deux parents complices et trois enfants-sbires) affronte donc, en un contre-la-montre maussade, la crise du déchirement et recherche ardemment le disparu pour le ramener dans le giron rassurant d’une société régulée. Du compte à rebours s’affichant à l’écran la téléfiction retire donc une intensité dramatique tangible renforcée par la constante opposition entre la modernité de la forme (mise en image léchée – la patte de David Nutter – et montage acéré adepte de l’ellipse) et le relatif traditionalisme du ton procédural (rebondissements convenus et protocole immuable façon Law & Order). Bien entendu, le réalisme obligeant et la lassitude anémique pointant avec empressement son nez, tous les cas ne seront pas résolus sur un succès et quelques disparus demeureront des énigmes empruntant dès lors le périphérique du show, celui d’un amer constat d’échec non dépourvu d’espoir.
Profilage systématique. Au gré du syncrétisme, parfois monotone et peu inspiré, qui préside à l’évolution du récit, le profilage et les recherches (épluchage des mouvements bancaires, habitudes, hobbys…) menées sur la personne manquant à l’appel font figure de pierre angulaire. Pour le nabab hollywoodien Jerry Bruckheimer, producteur de la série, «Ce qui nous intéresse, ce n’est pas d’établir le profil d’un criminel. Mais | ![]() |
d’enquêter sur la personne disparue. On s’est
posé la question : si on disparaissait et que huit agents du
FBI étaient chargés de l’enquête, que découvriraient-ils
sur nous ? De quoi notre vie aurait-elle l’air sous leur microscope
?» avant de renchérir sur le fait que «L’idée
de la série nous est venue à la suite d’une affaire
en 2001 : la disparition de la stagiaire d’un député
appelée Chandla Levy. À cause des médias, elle
n’était plus considérée comme une jeune
femme innocente, mais comme "la maîtresse du député".
Ainsi, l’image qu’on avait d’elle a été
complètement chamboulée». Des prémices
esquissés dans l’esprit du grand public par Manhunter
ou Le
Silence Des Agneaux, les études psychologiques
idoines à la détermination des réactions et motivations
d’un sujet ont fait leur chemin dans l’imaginaire collectif
jusqu’à s’imposer comme une norme inamovible dans
les mœurs contemporaines. Cette béquille (excuse) assimilée
et malaxée, elle devient le symbiote de la routine de terrain,
d’interrogatoires hardis en intuitions confuses. La dynamique
frustrée de l’ensemble s’appuie alors totalement
sur le mandat octroyé à la mise en image de ces enquêtes
mentales, ergotant avec un faux détachement pour imposer une
vérité cannibale. Soit une manière de jeter en
pâture à nos cornées hagardes une explication
monolithique et dogmatique que l’on ne saurait mettre en doute
car la dialectique se désintègre devant tant de brutale
et rassurante évidence. Et le concept de phagocyter le dispositif.
Annihilation du libre arbitre, cette reconstruction graphique rigide
des cogitations linéaires des agents ne tolère aucun
amendement flottant, aucune latitude pour l’imaginaire de l’auditoire
– chaque interstice du passé étant diligemment
colmaté et décortiqué comme dans le récent
Boomtown avec par exemple l’explication pataude du
maquillage d’une exécution mafieuse ou celle du cas non
résolu d’un bigame. Ainsi, et contrairement aux Experts
(CSI) l’autre série estampillée Bruckheimer
TV, la déconstruction du problème n’induit plus
un work in progress sympathique et emballant vers la compréhension
d’un tout mais un chapelet rance de scènes statiques
pour une propension à reconstruire un parcours non plus plausible
au vu des indices mais véridique et indiscutable. L’émiettement
sécuritaire ambiant venant pallier l’absence des microscopes
et autres appareils scientifiques permettant à la police scientifique
de Las Vegas d’observer l’infiniment petit. Lorsqu’il
n’est plus possible d’étayer les résurgences
de scènes (une fillette apparaît à l’invocation
de son souvenir par sa mère ravagée de chagrin) à
l’aune de preuves minuscules autant, dans une agaçante
arrogance, prôner une thèse unilatérale en faisant
fictionner les faits malléables. Rien ne saurait germer d’un
morne vivier de toute manière. En tenant cette vérité
fuyante en laisse (le fil des conséquences suivi scrupuleusement
par le réalisateur sur tableau blanc) les scénaristes
s’affranchissent donc de l’engeance dramaturgique et du
tintamarre ou remous des êtres imprévisibles qu’ils
exposent. Ils se raccrochent nerveusement à l’idée
qu’ils peuvent tout dire par le biais de l’image –
signifiante, psychophage et dirigiste –, prêchant le médium
esthétique au détriment d’une parole déliquescente
désormais sous-tendue par l’icône – le négatif
parfait et navrant du splendide et orfévré À
La Maison Blanche (The West Wing). Le plus troublant
demeure que ce fond impitoyable et obtus se double d’une forme
terriblement volatile. Gazeux et indiscernables, les épisodes
n’imprègnent pas en surface le spectateur qui oublie
aussitôt ce qu’il vient de voir, pas que la réalisation
soit bâclée ou le propos sourd, mais simplement que la
série est, à l’instar de ses protagonistes, embringuée
dans la recherche trépignante et spatiale de quelque chose
ou quelqu’un, peut-être simplement d’elle-même.
D’où cette impression vivace que les scripts occupent
tout l’espace (semi-infini, derrière l'écran cathodique)
qui leur est offert, visitant sans cesse d’autres shows,
d’autres époques, se complaisant de déplétions,
en cliquetis diaphanes ou en outrancière déférence
sans jamais se transcender, changer d'état pour, enfin, se
cristalliser. |
F.
Flament |
Série américaine créée par Hank Steinberg toujours en production (3 saisons, 2002-2004). Avec Anthony LaPaglia (J. Malone), Poppy Montgomery (S. Spade), Eric Close (M. Fitzgerald). Diffusée aux Etats-Unis sur CBS et en France par France 2.
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Multimédias
Générique
début (Saison 1)