NESTOR BURMA : N’APPELEZ PAS LA POLICE !
En réalité la fille de l’industriel, Laura, photographe exhibitionniste à ses heures, a été enlevée. Le père accepte d’échanger la liberté de son enfant contre dix millions de francs et de ne pas avertir la police. Néanmoins, il souhaite la participation de Burma à l’échange afin de préserver la vie de l’otage. Choix judicieux puisque la remise de rançon tourne à l’échauffourée et que le financier rend l’âme terrassé par deux balles non sans être parvenu à abattre l’un des deux ravisseurs tandis que Nestor protège Laura du feu nourri de l’autre. Frustré et abattu le détective se fait alors fort de démêler l’écheveau de ce crime car il devient rapidement évident qu’un commanditaire se tapi derrière le rapt. D’autant plus difficile que la fortune et la réussite du défunt suscitaient bien des convoitises que ce soit sa femme volage, son ami ambitieux et endetté ou sa fille astreinte à réussir sans les subsides paternels. Et pour couronner le tout le fugitif se met à traquer la séduisante Laura.
Un héros fatigué. Avec ce téléfilm il s’agit de la trente et unième apparition de Guy Marchand sous le feutre ramolli et indéboulonnable du privé né sous la plume de Léo Malet – il est amusant de noter que l’acteur eu un rôle important dans le long métrage (Nestor Burma, Détective De Choc / 1982) où Michel Serrault prêtait ses traits à la figure littéraire avec la frêle Jane Birkin comme assistante. Une telle longévité force nécessairement le respect dussions-nous reconnaître que le charisme du personnage a su prendre le pas sur une série inégale aux intrigues et réalisations pour le moins hétéroclites. Depuis quelques épisodes l’essoufflement se fait de plus en plus palpable d’autant que les histoires ne sont plus adaptées mais librement inspirées des romans originaux, ce qui confère à l’ensemble une aura blasée de pastiche capiteux. En résulte un trait plus accentué de l’interprétation qui se complaît parfois dans la bonhomie sombre et détachée ou le cynisme parisien teinté de désabusement. La sémillante héroïne en détresse devient un sempiternel gimmick et toutes les jeunes actrices du gynécée français, à la plastique émoustillante ou bouleversante, s’y succèdent et s’y effeuillent impassiblement. Le rythme s’affaisse, les nuances s’estompent, les dialogues cinglants et le comique des situations s’adoucissent. Les protagonistes emblématiques tirent un à un leur révérence précipitant le ton des téléfilms vers un conformisme de bon aloi – une tendance à la misogynie notamment, tempérée par l’arrivée du commissaire Niel interprétée par Elisa Servier. La principale victime de cette routine sclérosante c’est l'agglomération, la capitale qui perd son statut de personnage à part entière, d’enveloppe organique et romantique que l’on parcourait à loisir d'arrondissement en arrondissement sur fond de jazz obsédant et délavé sans réussir à s’en extraire. Avec la perte de cette fragrance des Mystères De Paris et d’une analyse des caractères oisifs et bourgeois presque chabrolienne, c’est la mélancolie duveteuse et fuligineuse qui enveloppait des récits mémorables comme Brouillard Au Pont De Tolbiac qui a irrémédiablement déserté l’écran.
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Pour la première fois le script de cet opus joue malicieusement avec la détresse et l’usure du détective qui délaisse l’archétype du héros séducteur pour celui de père d’adoption. Le refus d’enlacer Laura vers la fin de l’épisode sonne tout autant comme une intuition salutaire que comme un éclair déprimé de lucidité concernant sa carcasse défraîchie juste bonne à hanter les cimetières et désormais rétive ou |
simplement impropre à caresser l’épiderme satiné et le corps subjuguant d’une jeune femme de vingt deux ans. Burma, à l’instar de sa secrétaire Hélène (dont l’alternance stimulante d’actrices qui émaillait les premières saisons en vient à nous manquer), finit par ne plus croire en ses velléités et potentialité d’action. Les prouesses des personnages se révélant du domaine du fantasme désenchanté. Le foisonnement des pistes à peine esquissées, les avances sexuelles et ambiguës de la belle-mère, les suspects qui s’accumulent : tout cela relève de la chimère d’un esprit rompu à l’investigation et s’oppose frontalement et douloureusement à la seule scène d’action tangible et objective, celle de la fusillade, proprement affligeante. Des sortes de bouffées épistolaires (réalistes, honnêtes, sémiologiques) seraient ainsi en constante contradiction avec les images afférentes aux désirs fugaces et illusions alanguies des séquestrés neurasthéniques d’une fiction stérile et désappointée, à la jeunesse apparente. En effet, il devient particulièrement frappant (à la manière du récent The Good Girl et de son enduis cosmétique) que la fiction peine à s’ébranler, voir refuse de se colleter avec l’écran se repaissant du décalage abyssal entre le projetant et la pellicule – embrassant les possibles. La faute à une réalisation qui hésite trop entre un sémaphore convenu et une voix off distanciée. Le dysfonctionnement réside dans ce que ce deus ex machina, cette parole vaguement contrapuntiste, n’ordonne plus la gabegie de l’espace-temps pour nous le présenter – dans une introspection louable – mais se délecte et s’efface dans les méandres évasifs de l’utopie. Subordination narcissique. A l’inverse de l’échange de coups de feu, la débâcle du ravisseur projeté dans l’escalier est la démonstration de virilité selon le fantasme de Burma qui cherche des tréfonds de sa cinquantaine trépanée à impressionner une demoiselle en détresse. Le laxisme ambiant aurait ainsi permis aux protagonistes de se désolidariser presque par connivence du récit et de subsumer leurs appétences et égoïsmes respectifs. Dans la carence d’ambivalence de surface qui en découle immanquablement il s’agit moins pour les résidents du téléfilm de servir la progression de l’intrigue que de se réapproprier – et ainsi contrôler – leurs images évanescentes. Curieusement la question de la création d’un corps cinématographique reflétant l’existence somatique d’un spectateur hors-champ (la séquence finale de Bon Voyage de Jean-Paul Rappeneau) est délaissée au profit de l’impression d’une trace sur la pellicule par une entité fantasmagorique et romanesque. La quintessence de cette assertion de subordination narcissique réside dans le caractère de Laura da Silva interprétée par l’irrésistible et la pétillante Delphine Rollin – icône énigmatique et muse inaccessible dans Le Chignon D’Olga ou démone arachnide dans Une Employée Modèle. La première scène nous la présente par le truchement de l’écran de contrôle d’un caméscope, puis sur une télévision, enfin c’est son reflet dans un miroir que le réalisateur capture. Par la suite nous découvrons une femme torve, vicieuse et machiavélique qui se targue du titre d’artiste en fixant sur des photographies limpides son corps dénudé de rousse mutine aux yeux verts dans des poses tantôt provocantes tantôt émouvantes de pureté. Ces clichés vaporeux de sensualité irisée et interdite se substituent à elle, notamment dans une séquence où la caméra passe de l’enveloppe charnelle à un agrandissement provocant fixé au mur d’où elle toise d’un regard envoûtant et félin – paupières sournoisement plissées – le passant déjà épris. Lorsque le final vient corroborer ce que nous subodorions depuis le commencement, éclate au grand jour la propension furieuse de ce succube pervers à mettre en scène les fantasmes de l’autre et principalement masculins. Elle se joue ainsi de son père par une vidéo où elle corrige en temps réel l’image qu’elle projette, mais aussi de ce soupirant rabroué et éconduit avec une jouissance sadique et enfin de notre enquêteur entre deux âges dont elle sait faire vibrer les fibres paternelles et sexuelles. Pour lui, il devient indispensable de la regarder et le visage de cette pauvre petite fille riche en deuil et lunettes noires de surgir furtivement en surimpression de la fiction de Nestor : elle contamine – presque involontairement puisque ce sont ses pulsions inavouées et inassouvies qui se déversent – et parasite le processus de genèse graphique pour ses congénères apatrides, relégués entre deux médias (écrit et cinématographique). Grimée, fardée, Laura déambule le long du film en jouant une comédie étourdie, passionnée et juvénile. Toute la gageure et l’intelligence du cinéaste étant d’étendre cette déformation à l’ensemble de l’espace cinégénique. Jusqu’à perpétrer dans ses rêves voluptueux et imbibés un assassinat répondant aux propres désirs du spectateur avant de délivrer la preuve fatidique dans un hasard méprisant et désenchanté.
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F.
Flament |
Film français de David Delrieux (1999). Trente et unième épisode de la série mettant en scène le célèbre privé parisien de Léo Malet. Un imbroglio étrange, énigmatique et désabusé d'où les personnages s'émancipent en imprimant leurs errances sur l'écran.
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