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La Fille Coupée En Deux : Forme solitaire, débattement suppliciant
15 Août 2007

Charles Saint-Denis, auteur à succès et fieffé sybarite, coule des jours paisibles dans la campagne lyonnaise. Sa vie s’articulant entre son travail d’esthète, sa femme, ses orgies discrètes et son éditrice. En promotion sur une chaîne locale il croise la jeune et divine Gabrielle Deneige alors présentatrice météo. Il entreprend alors de lui faire découvrir le nectar de sa perversité ce qui ne s’avère pas du goût du déséquilibré héritier des laboratoires Gaudens, le zazou Paul, poursuivant Gabrielle de ses

assiduités. Le jeu vicieux se densifiera jusqu’au drame.
En adaptant librement un fait divers américain du dix-neuvième siècle Claude Chabrol livre un crû 2007 gouleyant, délice harnaché dans la vigueur et le cynisme. Un retour aux cruels fondamentaux sans remise en cause mais surprenant après la chronique d’une vacuité austère (L’Ivresse Du Pouvoir) et le morbide déconfit de La Demoiselle D’Honneur car la verve truculente dispute ici les honneurs à une rigueur formelle gorgée de références artistiques – architecture initiale proche des créations d’Ando avec l’apposition de volumes brut et de nature luxuriante (déjà les rapports géométriques de domination avant ceux, obséquieux, des castes sociales), robes de mariées laconiques et formes oblongues en rupture qui convoquent les spectres faméliques sinon pessimistes des œuvres de Braque ou craquements des pages soyeuses derrières des huisseries exténuées. Avec un brin de forfanterie la cité de Lyon se fait mécène des lumières quitte à se désincarner ou à disparaître derrière les illusions d’un glacis bourgeois adipeux – la mère lettrée de la candide héroïne. Et l’excellent François Berléand de signifier que « Lyon n’est pas une ville obscure ».

La spirale sardonique dans laquelle nous sommes entraînés débute sur un lyrisme carminé. Fausse piste puis épitaphe glaçant tant la réalisation de Chabrol va engloutir le titre jusqu’à la nausée – subtile et mélancolique pirouette du numéro final. Il s’agit ainsi de suivre des personnages inadaptés, désancrés et incapables de réintégrer le flux filmique global. Aussi la profusion de gros plans sur les visages, torturés pour les uns, excités pour les autres et enfin frondeur et iridescent pour la séraphique Ludivine Sagnier, exhorte à un mouvement égoïste, artificiel et amidonné de balancier. Et, rapidement, le cinéaste amplifie l’isolement et la césure du cadre en ne permettant que rarement, ou au prix de certains artifices (glaces de la loge, déplacements incertains dans la chambre portugaise), que Gabrielle et Paul puissent résider en même temps à l’image.
Pourtant la forme solitaire ne s’ennuie pas dans le cadre – parfois réduit à sa plus simple expression avec le fond vert devant lequel s’emploie l’innocente chrysalide – tout au plus elle y musarde, s’invectivant constamment pour l’occuper en attendant sa propre complétude. Choix condescendant argueront certains tandis que d’autres y verront une volonté janséniste toujours est-il que le mordant espiègle de L’Inspecteur Lavardin s’y ravive pour reprendre, à l’aune d’une sapience forgée par les années, la dialectique du sexe et de la morale. Mieux Claude Chabrol y déploie ses vertus désengourdies d’entomologiste pour brosser avec bonhomie un véritable portrait en miroir de la dérive d’une femme vers le caractère délité d’Isabelle Huppert dans L’Ivresse Du Pouvoir.

Pour étayer le heurt des classes sociales d’une violence sourde et inouïe (perte inconsolable, équarrissage en règle, peines commuées, écartèlement cynique) le cinéaste use à nouveau de la puissance plastique raffinée du film en stigmatisant la confrontation des protagonistes oisifs aux lignes et frontières de l’espace qui leur ait offert par l’objectif. Chaque plan devient un renversant aquarium où les murènes abondantes et carnassières de cette fange délétère cogitent et ondoient entre outrecuidance et pragmatisme. Pour brocarder ce débattement somatique malévole l’auteur s’appuie sur une troupe de comédiens piquante et somptueuse – petit bémol pour un Benoît Magimel légèrement caricatural – qui indure sans vergogne chaque pouce de terrain.
Sinistre supplice du boulimique Pygmalion Chabrol-Berléand que d’observer derrière la vitre le cisèlement d’un joyau convoité puis l’accrochage des rayons lumineux dans les haillons de mèches blondes ou les anfractuosités d’un esprit poreux. L’apanage des vétérans qui disposent, tancent, dépravent ou discourent le corps et la psyché des jeunes gens. Quel que soit l’âge l’entourloupe est générale et le glas a déjà sonné pour une mutine qui avait le malheur de ne pas ressembler à ce qu’elle dégageait, une garce fatale. Le laïus de Mathilda May parachève cette quête de l’accord entre introspection et projection – seule peut-être Clémence Bréchet annonce une nouvelle ère. Mais n’est-ce pas depuis des décennies le lourd fardeau des toutes les héroïnes du bestiaire chabrolien que de n’accéder, au creux de l’hémorragie, qu’à quelques minutes de réelle et sereine humanité ?
Motel : Dévotion filandreuse à l’image prédatrice
10 Août 2007

David et Amy Fox reviennent d’un anniversaire quelconque en filant sur une route désertique et obscure. La tension est palpable pour ce couple égaré en pleine séparation suite à la mort accidentelle de leur unique enfant. Leur véhicule défaille et les voici promis à une nuit glauque dans un motel miteux et isolé. Seulement lorsqu’ils découvrent différents enregistrements présentant la sordide agonie de personnes

tournés dans la chambre qu’ils occupent leur escapade prend un autre tour. Jusqu’au bout de la nuit ils sont condamnés à escamoter les pièges pour échapper aux bourreaux maniaques et voyeurs.
Gérant sadique, flic adipeux, cloportes cireux, bravoure masculine et rage féminine : toute la cohorte de clichés est convoquée dans Motel, nouveau rejeton d’un genre en crise s’envisageant en petit traité malin, techniquement irréprochable (éclairages blêmes, décors corrodés, lumières dépressives, dépôts caillés). Surprise pourtant, de cette tentative anagogique germe, en dépit de sa morale lénifiante sur la force et l’amour ou d’une interprétation atone, de louables velléités de mise en scène. La déshérence des deux protagonistes appuyée, dans un introït habilement troussé, par nombre cadres ciselés ou une profusion de détails puis, l’action aidant, un morcellement syncopé des angles se mettant au diapason des snuff movies entraperçus.
Patiemment donc une tension psychologique s’installe et les frémissements nocturnes de s’épancher. Sur une surface déliquescente réduite à sa plus simple expression les héros courent, rampent, sautent, se faufilent jusqu’à exténuation. Et nous pouvons dès lors regretter que la durée fulgurante de l’entreprise ne laisse par le temps à la perversité de gagner en intensité – façon Ils. Pourtant le propos fonctionne en se focalisant sur la perception abrupte de l’espace beaucoup plus que sur sa scrutation.

Modeste et ramassé le métrage égraine judicieusement une violence contenue sans jaillissement d’hémoglobine ou gore insoutenable. A l’ancienne, reniant les débordements parfois ternes ou païens de ses contemporains il entend révérer les classiques. Pour preuve ce jeu avec la typographie dans un générique aux accents nerveux et les réminiscences hitchcockiennes qu’il charrie. Et, piégés dans le giron d’un dispositif – au propre (chambre truffée de caméras et de micros doublée d’une salle de montage) comme au figuré (les lettres s’enchevêtrent au son d’une partition stressante) –, les personnages des falots Kate Beckinsale et Luke Wilson vont entreprendre d’analyser la grammaire de l’image putréfiée, pétrifiée. Mieux, lors de quelques plans filandreux, David accède à la compréhension par le visionnage d’une cassette alors qu’il procède à une génuflexion devant l’écran.
Cette vivisection des vidéos poussiéreuses a ceci de jouissive que nous nous colletons aux frontières même du film. Ou comment échapper au pathos et au drame en subsumant les faiblesses de montage, en se substituant aux créateurs déments. Des cahotements secs, âpres qui culminent avec un dernier plan qui ne conclut pas et nous laisse face à l’antre grimaçante du contrechamp alors que la musique agressive s’élève sans fonction concrète puisque le danger immédiat est éradiqué. Que perdure-t-il maintenant que les prédateurs se sont évaporés ? Ce plan pictural où le couple épouvanté s’agite derrière une fenêtre, comme une bande-annonce de pure panique ? Sans doute la réelle terreur, celle de la préservation sur pellicule.
Black Snake Moam : Féminité autiste, torve pénétration du désir
8 Août 2007

Le Sud profond où la moiteur du climat se mêle aux râles rauques d’un blues désabusé. C’est dans une bourgade rurale figée dans le cocon d’une ségrégation d’un autre âge que deux êtres vont s’aimanter et voir leurs âmes vibrer au son d’une guitare fatiguée. Il y a Rae, jeune nymphomane blonde et anorexique dont le petit ami vient de partir au front douloureusement flanquée d’une addiction au sexe, aux pilules et à

l’alcool finissant par la conduire, rouée de coups et catatonique, sur le bitume d’une route de campagne. Elle est recueillie par un ancien bluesman dévot, Lazarus, récemment abandonnée par une épouse lui ayant préféré son frère et en rupture totale avec sa congrégation. Il va entreprendre, par des moyens peu orthodoxes, de la sauver de la damnation et lui faire retrouver l’estime d’elle-même.
Quelle bouffée d’oxygène que cet ovni insondable qui derrière une intrigue absurde, scabreuse et convulsive orchestre un sidérant exorcisme existentiel. Dans ce nouvel opus enraciné dans la musicalité après Hustle And Flow, Craig Brewer s’ingénie à galvaniser les trajectoires de personnages englués dans les cendres d’un quotidien asthénique en agençant les bribes éparses de leurs destinées. A ce titre la rythmique, la scansion de son film devient le médium de ce cheminement mystique et toute la gageure de la mise en scène tient dans un montage sublime – Rae commençant à se caresser et se retrouvant en embarrassante posture chez un amant ou cette scène orgiaque de danse enflammée où temps et espace s’infléchissent en une transe hargneuse – et des éclairages irisés, chargés d’humidité.

Une fragrance automnale, pour une narration et une frontalité plastique très seventies, nimbe ainsi le propos et force est de constater que ce viscéral retour aux sources se fait plus convainquant, artisanal et virtuose que celui organisé par Quentin Tarentino avec le récent Boulevard De La Mort. La séquence fugitive de générique où la poupée désarticulée dodeline des hanches devant un tracteur – la caméra déconstruisant les attributs autistes de sa féminité – valant tous les présages attentistes ou afféteries grotesques.
Elément salvateur d’une réalisation qui fait de la résurrection baroque de corps épuisés, de la jachère enchaînée des psychés et de l’hagiographie son socle : l’enlacement des thèmes envisagés comme obscurantistes ou bigots par une fièvre lascive, euphorisante et iconoclaste éconduisant toutes les tares pudibondes. La qualité des deux acteurs principaux scellant le spleen et la reptation des pulsions marginales ou extatiques. Entre un Samuel L. Jackson désarmant de naturel passant d’un regard halluciné à la compassion la plus profonde et une Christina Ricci se promenant d’un bout à l’autre du métrage dans le plus simple appareil pour se complaire en stases alanguies ou dans la sauvagerie perverse et afficher sa sensualité si singulière – candide, opalescente, munificente – le principe même d’incarnation prend un tout autre sens. L’incantation soutenue par des images d’archives devient alors somatique et la douleur ambiguë du fameux serpent du titre rampe jusqu’à nos consciences alléchées dont les partitions inspirées et tremblantes de Lazarus demeurent les seuls onguents apaisants.

Car finalement le cinéaste ne s’emploie ni plus ni moins qu’à représenter la torve pénétration du désir dans les chairs éplorées puis au sein des cœurs racornis par les traumas et bien sûr les stigmates subséquents pour une victime de ses vices s’abandonnant à la douce quiétude de la transgression. En bout de course, le pauvre pêcheur ne peut qu’être déconcerté quand le délicieux tabou se soustrait à lui pour l’enfoncer dans les rets de la normalité (Rae attendant fébrilement les dérives masochistes).
La Traversée Du Temps : Feulement estival
6 Août 2007

L’été s’égraine timidement sur Tokyo et Makoto, jeune lycéenne gaffeuse et facétieuse, s’ingénie à traverser les derniers jours de scolarité de Juillet en remettant sans cesse son choix d’orientation. Alors qu’elle range le laboratoire de sciences elle est bousculée par une ombre et heurte un objet. Suite à cet incident la voici pourvue du don de se déplacer dans le temps, talent qu’elle utilise sans vergogne pour les plus futiles desseins (passer des heures au karaoké, se délecter de ses mets favoris, éconduire un soupirant…). Mais toutes ses circonvolutions se cristallisent autour d’un événement funeste qui la rattrape sempiternellement.
Nouvelle production du studio Madhouse (Perfect Blue, Metropolis) La Traversée Du Temps se

meut au fil de la projection en un séduisant divertissement estival. Non que les gunfights décérébrés y abondent mais simplement son tempo mineur et sa délicatesse contenue nous caressent avec bien plus de vigueur en cette saison – Le Royaume Des Chats du studio Ghibli avait déjà usé de cette atmosphère propice à la rêverie apaisée. Pourtant le film fut inconsidérément rapproché lors de sa promotion du vertigineux Paprika, il est vrai qu’il s’agit d’adapter le même auteur, Yasutaka Tsutsui, mais là où Satoshi Kon amoncelait iconicités, songes ou décrochements sensoriels aléatoires Mamoru Hosoda privilégie une linéarité désuète, sorte de stratification emplie de certitudes des différentes modalités à l’œuvre (musiques, temporalités, espaces). Le nœud gordien de l’intrigue n’a ainsi rien d’encorbellements à l’emphase éthérée mais se révèle un simple carrefour – sépulcre ô combien symbolique – sur lequel hoquette un quotidien nimbé de torpeur.

L’indéniable réussite du réalisateur qui s’assoit sur un mythe littéraire au Japon – ouvrage datant de 1965 adoubé classique depuis par des générations de lecteurs – se love dans la modestie constante, à la fois de la forme (décors très réalistes mais anodins) et du fond (fragments de la fraîche initiation sentimentale d’une adolescente). Réfutant la perfection numérique au profit d’un artisanat plus chaotique Momoru Hosoda parvient à rendre subtilement la dématérialisation des silhouettes ou des cloisons dans les volutes vaporeuses d’un soleil écrasant. Et, jouant habilement de la mise en situation des personnages – la sortie du cadre pour souligner le départ –, il instille une troublante connivence où flotte une mélancolie palpable et étonnement frontale (violence issante mais éludée). Les couloirs se vidant, les salles de cours désertées par des êtres en devenir sont autant de signes annonciateurs d’un trépas, d’un deuil. Drame inéluctable et distendu de la fin de l’innocence – le futur ébranlé par les conflits d’où provient le mystérieux voyageur ou ces mots lourds tracés à la craie « le temps n’attend personne ».
Certains d’y voir la réminiscence grave d’un désastre nucléaire modelant depuis un demi-siècle cette mémoire nippone de l’infime, de la fixité cautérisée de l’instant d’avant – pose immanente de Makoto lorsqu’elle se précipite dans le vide idoine à ses départs. En quelques occasions fugitives le cinéaste abouche d’ailleurs ses détraquements épurés à la fêlure stridente que magnifia Kiju Yoshida dans Femmes En Miroir. Le final se délayant comme une ère qui ne pourrait se résoudre à disparaître, comme autant de secondes arrachées au néant du destin – horloge transformée en héliaste inique. Les potentialités de déploiements se nichent non seulement dans la carence d’explications sur l’avenir mais également dans le character design singulier et longiligne fruit de Yoshiyuki Sadamoto. Alors les notes de piano, gouttes cristallines dans une chaleur languide, s’échappent, limpides et gracieuses, pour arpéger les souvenirs, entraver le disloquement et s’insinuer au point d’équilibre entre désir ardent du futur (relation sérieuse, émancipation de la sœur) et regret touchant d’un passé platonique révolu (les revues poussiéreuses).
Die Hard 4 – Retour En Enfer : Atavisme refoulé
4 Août 2007

Le quatrième volet de la franchise initiée en 1988 par John McTiernan avec Piège De Cristal pouvait inspirer des sentiments contradictoires : entre jubilation difficilement contenue et profonde aversion pour un mercantilisme poussant les figures eighties vieillissantes dans leurs derniers et abjects retranchements (Rocky Balboa). Au final les deux heures vingt minutes du long métrage filent comme un charme tant le plaisir de

retrouver notre héros bourru et débonnaire dans des scènes d’action détonantes, dispendieuses et rêches se fait intense, immédiat et euphorisant. Pourtant les réminiscences du visionnage sont éprouvantes car un sentiment s’enracine, celui d’avoir ausculté une coquille vide de sens où ne perdurent plus que les ombres du mythe de jadis.
Ces deux pans d’où résulte la frustration sont multifactoriels. Evidemment la mise en abîme de la modernisation du personnage archétypal de flic largué (John McLane) en le précipitant à l’heure du terrorisme numérique – les infrastructures informatiques des Etats-Unis tombent les unes après les autres suite à une attaque méticuleuse d’un ancien agent désabusé – alors qu’il ne parvient toujours pas à actionner son GPS. Les ennemis demeurent immuables entre le dandy imbu de lui-même, les escouades adeptes des basses besognes ou la gorgone sanguinaire mais le contexte cyber se meut en despote ricanant, raillant en permanence un protagoniste has been ou infusant des caractères parcellaires conçus comme fragmentés, téléchargeables. Sur ce terrain l’âpre et furieux Mort Dans La Peau réussissait beaucoup mieux l’amalgame de la technologie et des enveloppes brutes.

L’injection du héros nihiliste à l’ère de l’Internet est une trouvaille succulente mais qui démontre bientôt les limites du concept car à force d’engendrer des bugs systémiques, les errances picaresques – perte dommageable de l’unité de lieu et de temps – de Bruce Willis entre un acolyte geek et une fille azimutée entraînent une lente dissolution de son charisme. Comme si McLane se contentait d’accomplir une mission, enfilant le justaucorps d’un autre – le nouvel étalon momifiant Jack Bauer ? – sans les états d’âmes narquois ou les phrases atrabilaires qui ont fait sa légende. Oublions les saillies apocalyptiques, juste un cahier des charges maussade même si parfois le côté bougon reprend le dessus pour envoyer ad patres les veules hommes de main ou dessouder hélicoptères et jets – dans une scène tout en rectitude numérique bien trop artificielle comparée aux cascades renversantes mais empreintes de réalité qui émaillaient jusque là le film.

Un point d’achoppement résiste sur le vif à la sagacité du spectateur. Le parangon de l’action forgé dans l’organique étant frappé en traître par une disparition de son corps emblématique : monolithique et supplicié. Non par les effets disgracieux et perfides afférents à l’âge – façon Arme Fatale 4 ou 16 Blocs – mais par une gaine prophylactique qui entreprend d’effacer la bestialité du flic yankee, d’estomper son atavisme à peine refoulé origine de ses maux affectifs. Une thématique putative chère à Len Wiseman depuis son diptyque Underworld et qu’il poursuit ici. S’ébranle ainsi une dialectique poussive et blafarde du visage et des chairs informes dont le but illusoire serait de concaténer deux médiums narratifs : chorégraphie basique des enveloppes et espace de la parole, plus graveleuse que sibylline d’ailleurs. Insiste la nécessité de ne plus subordonner l’image à ces derniers mais au contraire d’y adhérer en la pré- ou post-figurant, en l’enrobant ou en l’explicitant. Un ersatz d’incomplétude préside à leur destinées communes : finir seules, claquemurées.
Malgré ses indéniables qualités de rythme et de divertissement, l’abattage du duo sémillant Bruce Willis/Justin Long ou l’aridité saisissante du propos une amertume scelle l’expérience. Il flotte une fragrance orgueilleuse dans cette propension à profaner les cryptes sacrées et antiques pour oblitérer en la recyclant toute quelconque relique. En définitive une pantomime mortifère mais jouissive, dernière parade rétive d’un souvenir éclusé.

Sourde félûre estivale, nouvelle dissection errante de Kiyoshi Kurosawa

29 Juillet 2007

Dans l'écrin d'un été déclinant une pépite vient de s'engouffrer. En effet, le 15 Août nous pourrons admirer en salle le nouveau joyau de l'orfèvre Kiyoshi Kurosawa et la seule lecture du script laisse augurer ses meilleurs opus (Charisma, Cure, Kaïro). Loft avait de quoi déconcerter mais ses qualités artistiques éclaboussaient l'écran gageons que ce long métrage nous comblera. [site officiel | bande-annonce]
Shinobi : Les sangsues polaires
29 Mai 2007

1614, le Japon médiéval connaît la paix après l’unification des clans de spadassins rompus aux arts ancestraux du combat. Néanmoins l’ombre du chaos perdure sur cette réussite du shogun Tokugawa : deux villages mystérieux de ninjas, Iga et Koga. Une haine indéfectible oppose ces familles portant en son sein les ferments d’une guerre honnie. Pour éradiquer ces reliques d’un passé révolu cinq champions de chaque tribu

devront s’affronter à mort. Cette décision scelle le destin de Oboro et Gennosuke héritiers de chaque groupe et amoureux transis.
Sur sa globalité Shinobi déploie avec application la polysémie de la mesure. D’abord celle d’un script anorexique entreprenant sur 105 minutes de relater les événements du roman foisonnant de Futaro Yamada et qui s’étiole dans une simplification déliquescente. Comment en effet s’attacher à l’évolution d’une intrigue opalescente jamais secouée par une rupture de rythme, un susurrement de montage ou la moindre bribe de souffle épique ? Sûrement par la contemplation de paysages et de visages sauvages dont le cinéaste use sans vergogne à force de visions aériennes et de gros plans entêtants.

Ces tics maniéristes apparaissent rapidement comme un voile pudique et pétrifié – postures extatiques filmées au ralenti dont la dernière louvoie au creux de l’hiver – jeté sur l’incurie permanente du long métrage à retranscrire un quelconque espace qu’il se fasse mental ou physique. Car il ne suffit pas d’apposer montagne rocailleuse et cours d’eau bucolique pour insuffler une dialectique spatiale voire une géomancie. Le récent Death Note nous prouvait que l’on pouvait se colleter à une actualité tendance (manga récent et culte) sans sacrifier ce pan essentiel à la sursignification.
Dans ce revival shakespearien il y a sans conteste un paradoxe stimulant, celui de la juxtaposition d’une contemporanéité outrancière et du faîte d’une théâtralité d’un autre âge (influence du Nô). Ce paradigme inconscient ne se situant point dans les palabres ampoulées, la bravoure tarte ou le rassemblement de solitudes égarées en une temporalité flaccide mais bien dans le rapport entre immanence (costumes kitsch et attitudes corsetées) et transcendance (prouesses et arabesques numériques) des corps : dépositaires temporaires d’âmes, vasques spectatrices de l’écoulement discret du destin (chute d’eau et couple). Pour preuve, la comparaison avec Spider-Man 3 et ses élégants mouvements cinétiques débridés nous conforte dans un clivage implacable culminant ici dans un site désertique.

Après tous ces outrages à un matériau ébouriffant que le manga et l’animé éponyme Basilik ont sublimement enluminé l’idée salvatrice de Ten Shimoyama tient dans le glissement d’une agonie de corps mutants inadaptés, armes iconoclastes et vengeresses cherchant vainement à s’abattre, vers le drame des femmes. Le délitement serein de l’action ou d’une nature munificente dont les atours passent devient crédible puisque la grâce et les tourments de la fleur fanée Kagero ou de la majestueuse Oboro – Yukie Nakama ardente en vestale-amazone déterminée dans le tumulte et qui confirme son indéniable présence de Ring 0 – polarisent désormais le film. Quand d’un regard ou d’un baiser elles précipitent l’immaculée destruction des hommes il n’est plus l’heure de badiner, et le film d’y trouver sa forme, celle d’une sangsue.
Pirates Des Caraïbes, Jusqu'Au Bout Du Monde : Cap austère
28 Mai 2007

Suite à l’époustouflant et ludique Secret Du Coffre Maudit l’équipage interlope et diapré du capitaine Sparrow allait-il réussir à échapper à l’imprécation de l’enlisement pachydermique qui frappe généralement le final des plus récentes trilogies cinématographiques (Matrix Revolutions, Le Retour Du Roi…) ? Le suspense insoutenable est maintenant caduque et la réponse à cette taraudante interrogation mitigée.

Nous entrons lentement dans le vif du sujet (exotisme singapourien, mer étale et d’étoiles, facéties d’un singe primesautier) en suivant l’improbable association de Will Turner, d’Elizabeth Swann et du capitaine Barbossa et leurs efforts en vue de secourir Jack, prisonnier dandy – aux tendances schizophréniques – de l’antre sépulcrale du flibustier sanguinaire Davy Jones. Bonne idée des scénaristes, brouiller les cartes en (ré)organisant duplicités et trahisons en pagaille ce qui permet de troubler le vernis propret de certains personnages notamment celui campé par Orlando Bloom. Une dynamique désarticulée semblable à la pantomime de Johnny Depp qui envahissait les précédents opus peut alors s’épancher et relayer, tel un avatar, une action purement cinétique diligemment éconduite dans le premier tiers.

Mauvaise inspiration des auteurs que de s’entêter dans cette voie en créant progressivement une gangue de sens – plus lourde que les colifichets de sa star – lorsque leur prend l’envie d’instaurer une intrigue solide (déesse païenne, code et conseil putassier, cruauté romanesque…). Ceci à pour effet de juguler les bouffées trépidantes, dantesques et échevelées qui émaillaient le second épisode libertaire en en faisant le suc. L’équité n’a plus lieu d’être et Gore Verbinski en bout de course se replie sur l’exsangue La Malédiction Du Black Pearl craignant de s’ouvrir vraiment aux limites de son système. Les prêches abondent, plombant les chairs dans une solennité qui réussirait presque à décapiter la machine parfaitement huilée.
Demeure évidemment des morceaux de bravoure sidérants comme la charge finale en apothéose homérique, des séquences comiques truculentes, l’apparition bouffonne de Keith Richards et des acteurs en très grande forme au premier rang desquels l’inénarrable Geoffrey Rush véritable héros du long métrage, la solaire Keira Knightley et le pétulant Johnny Depp. Un bémol néanmoins reste la prestation morne de Chow Yun-Fat qui peine comme dans La Cité Interdite à exister face à sa partenaire. Pour le reste la mise en scène demeure dans la neutralité des débuts ne trahissant ni ne magnifiant le pétaradant propos pour à défaut d’ébahir ne point effrayer le chaland.

Finalement Jusqu’Au Bout Du Monde, s’il s’avère un divertissement ou une attraction de haute volée pour reprendre son engeance foraine, laisse un sentiment ambivalent : il n’est jamais aussi jubilatoire que lorsqu’il cesse de se prendre au sérieux ou de se retenir masochistement pour s’enfoncer dans un délirium touffu et surréaliste. Sillonnant maelströms patibulaires et opulents estuaires, le film oublie ainsi parfois son cap austère pour nous faire découvrir quelques pépites comme cette mémorable parodie des œuvres de Sergio Leone sur un îlot de sable blanc. Mais qu’importe la gabegie, au final nous repartirions bien encore pour ce type de croisière.
L'Ecole Des Femmes (II) : Les Anges Exterminateurs
28 Avril 2007

L'Ecole Des Femmes (I) : Extrême Limite
27 Avril 2007

N. Burma / Corrida Aux Champs-Elysées : Au milieu coule un film (fleuve)

27 Avril 2007

Une pulsation de jazz délavé accompagne nonchalamment le privé Nestor Burma alors qu’il remonte les Champs-Elysées, soudain un coup de fil improbable – accent exotique d’une muse érotisante – le propulse dans une intrigue dodelinante simple agrégé de scories cinématographiques. L’épisode signé Henri Helman a de fait ceci d’atypique que d’initier avec la connivence du spectateur et sans afféterie aucune la dialectique du cinéma et de son
symbiote dégénéré le tube cathodique – la mécanique convenue de la série fait irruption au milieu d'une prise. Ou comment l'ego flottant et spectral d'un cinéaste joue de son égérie sadisée en la drapant de couleurs et de poncifs essoufflés. Dès lors ne perdure que la lubrification au sens figuré (bons mots, caméra complice) comme au sens propre (le corps mort de la call-girl mis en branle sur le matelas à eau) et le récit s’écoule jusqu’à sa conclusion théâtrale – même le sang est factice. La dernière scène se fait alors succulente : Burma et sa sempiternelle secrétaire se retrouvent sur un plateau de tournage et, n’attendant pas le clap de fin, notre héros fuit, impavide, vers d’autres spleens feutrés. Il lance à son assistante comme une bravade « Vous me raconterez la fin du film » lui n’en a cure seul lui importe le débit de la Seine qui sous-tend le métrage-fantasme, Léthé mouillant ses circonvolutions. Sous les ponts parisiens et entre les interstices d'un septième art arc-bouté couleront toujours ses investigations débonnaires, désuètes et somme toute frivoles.
7 ans : Corps en hiver, spasmes amers
22 Avril 2007

Twin Peaks (VI) : Episode 27, Volupté et tremblements
2 Janvier 2007

Alors que s’avance la conclusion de sa seconde saison, et malheureusement de son exquise course, la série Twin Peaks s’offre avec cet épisode tiré à quatre épingles réalisé par Steven Gyllenhaal une respiration hébétée et romantique au vu de la tragédie éprouvante à venir, un aparté tout en rondeur pastelle – couleurs délicatement définies – braconnant sur les terres du fantastique. Les couples langoureux sont ainsi à l’honneur dans le ravissement de leurs idylles

issantes (Audrey/Jack, Annie/Cooper, Shelly/Bobby) dansant, s’enlaçant, se jurant les pactes les plus fous sous le joug gainé du désir. Ce basculement sybarite vers la plénitude et le contentement s’accompagne de tensions ou d'excitations inendiguables, de tremblements des mains intempestifs pour nombre de personnages disparates. Peur et amour s’agrègent naturellement dans les spasmes de BOB comme les deux voies chaotiques possibles pour rejoindre la Red Room. Et le film Twin Peaks, Fire Walk With Me de nous livrer quelques convictions quant à ces crises convulsives sporadiques.

Depuis ses débuts le show n’a jamais dérogé, preux héraut, à ses nobles desseins de retranscrire le troublant passage cyclique vers l’harmonie des sentiments s’accompagnant autant d’appréhensions que de passions. Il s’atèle ici à la restauration de la chosification (Pete devinant la douleur vernissée de Josie enfermée dans les huisseries laquées de l’hôtel) sous la forme circulaire donc (ventilateur métronomique pour un reflux des racines arrivant paradoxalement dans un grenier) notamment dans la représentation de la trinité féminine faisant face à Cooper dans une sombre pièce du bureau du sheriff. Celle-ci voit deux regards rotatoires rivaliser, le premier qui s’insinue pervers et pétrifiant afin de parasiter le second séraphique et ébahi de l’agent spécial du FBI. Nous comprenons que le segment complet vise à draper le monde de Twin Peaks pour ébaucher une cartographie loufoque (pétroglyphe entêtant). L’envolée ludique terminée nous voici embarqués dans des travellings arrières (destin funeste d’Annie et Dale matérialisé par le café visqueux) et avants dans des lieux désertés où rampent la fétide présence de l’affliction. Cadastre de l’Amour strié de pleurs, les parcelles florissantes vivent leurs derniers instants.

 

 

 

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La Fille Coupée En Deux
Sinistre supplice du Pygmalion que d’observer le cisèlement d’un joyau convoité.

   

Black Snake Moam
Le cinéaste s’emploie à représenter la torve pénétration du désir dans les chairs éplorées et les cœurs racornis.

   

Loft
L'orfèvre Kurosawa s'ingénie à disséquer les mécaniques - de ruptures - de tous les genres qu'il côtoyât.