LE PACIFICATEUR
Alertée de la disparition de têtes atomiques à la suite d'une explosion censée faciliter la fuite des pilleurs, le docteur Julia Kelly, responsable de la sécurité nucléaire à Washington, engage les recherches pour lesquelles elle se voit adjoindre un coéquipier désinvolte aux méthodes peu orthodoxes, le lieutenant-colonel Tom Devoe. Ce duo improbable et hétéroclite se lance dans une course-poursuite frénétique aux confins de l'Europe de l'Est et du Moyen-Orient avec une vieille connaissance de Devoe, le général Kodoroff qui s'évertue à ébranler l'élan cuménique des négociations. A la suite d'un affrontement épique et dantesque en territoire ennemi, les forces américaines paient un lourd tribut pour récupérer la quasi-totalité des armes excepté une charge qu'un activiste serbe a remisé dans son sac à dos avant de s'éclipser. Lorsqu'une cassette vidéo signifiant ses intentions de perpétrer un attentat sur le sol américain est éventée, la psychose saisit les unités anti-terroristes, il ne reste que très peu de temps pour enrayer la catastrophe.
Anorexique. Lorsqu'il déboule sur les écrans en 1997 Le Pacificateur a de quoi susciter l'intérêt en sa qualité de premier long métrage d'une société en devenir, les fameux studios Dreamworks (Minority Report, The Ring, Arrête-moi Si Tu Peux, Les Sentiers De la Perdition, Hollywood Ending, La Machine A Explorer Le Temps, Gladiator, A.I., Shrek, Un Homme D'Exception ) dont l'une des chevilles ouvrières n'est autre que Steven Spielberg. Si l'on ajoute à cela la réalisation confiée à Mimi Leder qui fit jadis ses armes à la télévision (notamment sur les séries Hill Street Blues et E.R. où elle avait pu expérimenter des artifices novateurs, impressionnants et subtils en matière de mise en images et de scénarii) et la présence d'un couple vedette particulièrement glamour, Nicole Kidman et George Clooney, on comprendra que son exploitation se présentait sous les meilleurs auspices. On est d'autant plus révolté et déconcerté que ces touche-à-tout à l'intuition prophétique aient pu se fourvoyer dans cet indigent, pachydermique et aberrant plaidoyer ethnocentrique – pourquoi sinon faudrait-il que l'histoire se termine à New York ? – nimbé de forfanterie. Les personnages anémiés et inexistants (où comment planter un destin de femme et un maigre vécu par un bouquet de roses jeté au rebus) côtoyant un patriotisme primaire dans une pantalonnade aussi insultante que gratuite. Tout commence – platement au vu de cette explosion atomique étriquée et sans emphase – dans une Russie en déliquescence (trame narrative rappelant furieusement la saga James Bond sans une once du délectable mélange de décontraction classieuse et de distinction détachée qui en fait toute la saveur) aux prises avec les affres du démantèlement, du trafic d'armes et du terrorisme. Car il s'agit finalement ici de jongler dans une pantomime outrancière avec les névroses absurdes du monde occidental – persuadé de son hégémonie – envers des peuplades grégaires, décadentes et ataviques qu'il tente vainement et inlassablement d'éduquer, de soumettre. Ce bon sauvage qui eu l'idée saugrenue de s'arroger un autre système politique que celui qu'on lui présentait. Du haut de notre arrogance nous leur aurions dénié le droit à l'épanouissement pour celui de l'étouffement, et c'est avec une certaine malignité que nous observons cet homme accablé et en quête de sens. "Qui a décidé ?" ne cesse-t-il d'ânonner et nous de connaître la terrifiante réponse. Un constat qui ne sera pourtant jamais apparent ou limpide, le film préférant se retrancher derrière les oripeaux dévoyés de l'IFOR ou les flash-back condescendants et grotesques. Les protagonistes et le spectateur auront tôt fait de se dédouaner par le fait que ce sniper était yougoslave quelque soient ses origines et confessions et que ce conflit n'était de toute manière par "leur guerre". Mais le suicide du diplomate les replace promptement devant leurs (nos) responsabilités. Plus d'échappatoire méprisant mais une solution provisoire qui évite l'embrasement au prix d'une explosion circonscrite. La symbolique du désamorçage rejoint la réflexion du touriste allemand ("qui sont les fascistes maintenant ?") dans une bouffée de lucidité salutaire ou pour reprendre la maxime de Benjamin Franklin : "ceux qui sont prêts à sacrifier la liberté à la sécurité ne méritent aucune des deux". L'interprétation ou le propos contestataire en restera là – il n'est pas de bon aloi de critiquer la gestion bâclée et partisane des problèmes géopolitiques –, piégé dans la mécanique de la cacophonie et du désordre (mouvements de caméra tremblotants, émiettement de l'espace au profit des gros plans ) pour ne pas dire de l'anarchie. Au bord de la panique, le simulacre d'ordre barbare et nauséabond est de loin préférable au chaos impie. Qu'importe si ces choix consensuels à la limite de la xénophobie cloisonnent la création – dans une étourdissante connivence – pour ne plus brasser qu'un nombre restreint d'insignifiants poncifs (les quelques visages du logiciel de reconnaissance reviennent inlassablement à l'écran semblant susurrer que rien ne ressemble plus à une botte qu'une autre botte).
Expiation. Bringuebalés et noyés dans un long métrage balayé de circonvolutions – curieuse construction en écho, redondante et récurrente, qui n'octroie jamais à l'auditoire cet indicible instant d'introspection atone précédant le retour de l'onde, lui refusant ainsi le loisir de jouir de sa torpeur sereine –, les personnages et le spectateur vont se colleter avec leurs stéréotypes innés, se débattrent (la métaphore de la |
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piscine accolée aux tristes exactions des militaires dissidents)
avec ennui dans leurs mentalités. Cet amas tonitruant nous
n'en émergeons que pour nous retrouver à la botte d'un
militaire (dépositaire ici de l'horreur du monde) et, plus
troublant de la part d'une cinéaste, c'est l'occasion d'une
vision hautement misogyne où une femme dévêtue
se retrouve au pied d'un homme sacralisé par l'uniforme, rompue
et assujettie à ses desiderata. L'épître puérile
et exubérante respire alors outre l'aporie une dramatique pénurie
de moyens dans ses affligeantes tentatives de reconstitution (le désastre
final et ses deux ambulances !). A l'instar d'une Nicole Kidman réduite
à un rôle de mannequin manucuré et d'un George
Clooney, baroudeur goguenard et narquois (promenant son regard délavé
de salles de procès en terrains d'aviation), le long métrage
vrillé de carences reste en état de stase, dans l'attente
tétanique et inexpressive d'une quelconque incarnation. A moins
qu'il ne s'agisse de l'expectative d'un éblouissement spirituel
dans une conception dévote et dogmatique. Le fait que la rédemption
finale prenne place dans une église n'a alors rien de surprenant,
mais loin de s'épancher de cette paix, le sanctuaire est aussitôt
souillé en encaissant la force du souffle de la détonation
militante –
il semble voué à contenir (étouffer ?) l'explosion
des passions impétueuses et des perversités de l'âme
tourmentée d'une société en pleine déroute
et c'est à peine si les fêlures et fissures de la façade
d'albâtre seront discernables, comme autant d'aspérités
lézardant une vision pasteurisée. La religion, l'évangélisation
forcée (l'injonction meurtrière "tuez-le !"
résonne encore à nos oreilles interloquées) et
la damnation se muent alors en autant de moteurs ou catalyseurs d'un
récit dépourvu de comburant, faussement expiatoire et
irrévocablement accablant. Jusqu'au bout ce piètre divertissement
empesé aura clamé sa suprématie vulgaire et préfiguré
les tourments et dysfonctionnements futurs. Bien avant l'élection
de George W. Bush et l'avènement d'une production cinématographique
taxée de réactionnaire et conservatrice, une certaine
idéologie défective avait déjà investi
les arcanes et les rouages d'une bureaucratie envisagée ici
comme blasée et obtuse. Par la suite, Mimi Leder réalisa
le plus sombre et rugueux Deep Impact (1998), dont on se demande
encore s'il se faisait l'apologie d'un irrépressible éclatement
salvateur ou celle de la préservation mélancolique d'une
oligarchie pérenne. L'anodin et sirupeux Un Monde Meilleur
(2000) vint malheureusement confirmer les ravages symptomatiques que
nous subodorions dans la gabegie et la disette du Pacificateur,
ceux de la dépravation par les mirages hollywoodiens d'une
virtuosité exquise et gracile à jamais profanée. |
F.
Flament |
Film américain de Mimi Leder (2002). Premier long métrage de la société Dreamworks et de la cinéaste qui insuffla sa vivacité âpre et trépanée aux deux premières saisons d'Urgences. Avec Nicole Kidman (Julia Kelly)... Sortie française : le 12 novembre 1997.
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