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DOUBLE HELICE

Fort du succès de son premier opus, Ring, Koji Suzuki rempile 4 ans plus tard avec Rasen la partie centrale de sa trilogie consacrée à la rancœur et les exactions de Yamamura Sadako. Il y développe et magnifie sa critique des médias et de l'image, biais de l'endoctrinement moderne. Il s'autorise même à discourir sur l'évolution et la quête insatiable d'uniformisation et de compréhension du Japon. Dans un pays où l'on se définit par rapport à son voisin, où il faut se

présenter sous des dehors les plus policés possible, les dernières paroles de Ryuji ont la vigueur d'un couperet : "Si tous les ADN sont uniformisés, les différences individuelles disparaissent. […] Un monde d'égalité et de paix absolue, qui a transcendé la vie et la mort. N'est-ce pas là tout ce que vous, les humains, avez toujours souhaité ?". Notre quête du bien-être, d'égalité, serait biaisé d'avance par une volonté intrinsèque et inconsciente d'autodestruction. Pourtant elle peut aussi être d'origine égoïste et faussement élitiste. Car les personnes qui s'arrogent, à l'instar de de Ryuji, les titres de juge et bourreau sont nombreux. L'Humanité serait donc en danger de par ses pulsions, son indigence et son manque de cohésion. De plus en plus de personnes se désolidarisent de la société et se placent de manière cynique dans des postures ou attitudes qui pourraient aboutir à celle de Ryuji. Un être abject et sec qui n'hésite pas à sacrifier celle qu'il a jadis aimé. Finalement nous sommes peut-être comme Sadako revenue d'entre les morts pour laquelle les ténèbres conviennent. Dans une salle obscure, face aux images ou la vie d'autrui, les pires des fantasmes se développent.

Miyashita cite un précepte bouddhiste : "Vanité de toutes choses, tout est de la nature du vide". Koji Suzuki psalmodie par-là l'importance que nous nous donnons même dans le désespoir (Ando veut bien mourir mais résoudre le cas avant) feint ou non. Ainsi la vision de la combinaison esprit et corps trouve une saveur inédite. Comme si la vacuité et le néant de l'existence étaient portés à maturité grâce à un esprit sans garde-fous, condamné qu'il est à penser en boucle, handicapé par ses propres limites qu'il préfère omettre plutôt que combattre. Les pages manquantes de la théorie de Ryuji traitent peut-être de cela, les ultimes paroles transmise à Ando : la peur de l'ennui. Et si nous ne vivions que pour combler notre désoeuvrement, cette propension à tourner en rond, cette escarre inhérente aux sociétés modernes ?

L'auteur parvient par la forme même de son livre - et de son prédécesseur - à évoquer le comportement de l'infection et reprendre les deux branches de l'ADN, les deux périls entremêlés que sont Sadako et le virus de la variole. Au couple Asakawa/Takayama, il oppose Ando et Miyashita. L'enquête se répète, les mêmes lieux (le chalet du Pacific, la fosse d'aération identique au puits) sont revisités. L'écrivain pousse même le vice jusqu'à nous parler de l'impression de déjà-vu (la continuité temporelle y contribue). Le tour de force de son travail réside alors dans le fait qu'il parvient à ressasser ces choses jusqu'à nous les rendre familières ("coller aux parois du cerveau") et nous mettre dans une position analogue au lecteur du roman d'Asakawa, le nouveau vecteur de contamination. Mais ce n'est pas tout, les rapprochements hardis entre mutation génétique et copie de vidéos apportent tout à la fois une atmosphère grotesque mais curieusement plausible, puisqu'ils reposent sur des comparaisons simples et concrètes. Tout comme le virus Ring, les romans de la trilogie semblent voués à se métamorphoser à chaque épisode en se transmuant en un impact d'une puissance accrue.

Ce second épisode possède en outre une puissance graphique et dramatique plus intense. Par son pessimisme latent (les nombreuses morts parmi lesquelles des personnes que nous pensions sauvées) et le retour de Sadako, il nous emporte dans des marécages où à l'instar du héros le sol nous apparaît de plus en plus meuble et vacillant. Graphique dans l'utilisation de décors simple comme la plage finale ou l'appartement de Maï mais aussi dans sa critique de l'image. On notera le parallèle très intéressant lorsque les héros se rendent compte que le meilleur moyen de décrire la pièce où ils se trouvent est la vidéo. Une image serait porteuse d'un nombre tout bonnement vertigineux de messages, dont certains préjudiciables à notre santé mentale ou morale et en suivant la logique de l'ouvrage, physique. A l'instar de son jumeau, le récit se termine sur une vision apocalyptique et pleinement égoïste, égocentrique. Qu'importe la situation du monde tant que je vis en sécurité avec mes proches. Les rapports humains sont aussi brossés et sous-jacents. La faiblesse de l'homme et les relations envisagées par les jeunes femmes actuelles. Et ainsi tout en nous fixant un rendez-vous jouissif pour la conclusion de l'intrigue il se permet un ultime pied de nez et une leçon, un électrochoc à ses lecteurs. La trilogie Ring serait l'apologie d'un monde se repaissant dans sa profonde déliquescence ?

 
F. Flament
2 Juin 2002

 

Liens
Les premières pages du roman
Les éditions Kadokawa
Le livre Ring sur Inside a dream
Le livre La Boucle (Loop) sur Inside a dream
Ringworld
Koji Suzuki
Le film Ring sur Inside a dream
Le film Ring 2 sur Inside a dream
Le film Le Cercle - The Ring sur Inside a dream

 

 

 

 

 

 

 

 

Egalité, hérédité et autre virus

 
 

Mitsuo Ando, professeur de faculté à l'institut médico-légal, ressasse depuis un an la noyade son jeune fils. Un drame qui a non seulement détruit son mariage mais aussi son envie ou son aptitude à vivre. Le hasard veut qu'on lui amène le cadavre d'un ancien condisciple d'université : Ryuji Takayama (mort dans les dernières pages de Ring). Un examen qui met à jour une tumeur ayant bouché son artère cardiaque. Il découvre aussi un morceau de papier dans les entrailles qui porte des chiffres. En réalité un message codé, le mot Ring. Après sa rencontre avec Maï Takano, il s'engage dans une enquête qui va le mener jusqu'au comateux Asakawa et aux cadavres de la femme et la fille de ce dernier. Le voilà sur la piste de la mystérieuse cassette. Quel peut-être son rapport avec le virus de la variole éradiqué depuis 25 ans ?

Alors qu'il s'éprend de l'ancienne assistante de Ryuji, elle visionne la cassette trouvée dans les affaires de son mentor. S'en suit sa disparition sans laisser la moindre trace, bien qu'une étrange présence semble perdurer dans son appartement. Après quelques études sur l'ADN du virus à l'origine des différentes morts reliées à la cassette, il semblerait que tous les décès soient causés par la variole. Pourtant chez Ryuji, une partie des bases codantes diffère, comme s'il voulait transmettre un avertissement : MUTATION. Le virus vidéo se serait transformé, mais en quoi ? Dans le même temps, Ando découvre sur le disque dur d'Asakawa (maintenant décédé) l'intégralité de son enquête, il se rend alors compte du rôle de Yamamura Sadako. Le corps de Maï est enfin retrouvé, dix jours après son trépas et curieusement il y a eu enfantement ! C'est avec la plus intense des incrédulités qu'Ando va mettre le doigt sur la vérité. Le virus de la variole et les gènes de Sadako se seraient fondus l'un dans l'autre, et ainsi fusionnés auraient imprégné la jeune femme le jour de son ovulation. Au bout d'une semaine, elle a mis au monde une nouvelle Sadako. Dans le même temps Asakawa fut utilisé pour écrire un livre de l'affaire et devenir le nouveau médium de l'infection. Le légiste n'a plus d'autre choix que de se plier à la tyrannie de celle revenue d'entre les morts, d'autant qu'elle lui offre de ressusciter son fils. Pourtant la révélation finale est la plus déstabilisante : c'est Ryuji qui dans l'ombre tire les ficelles et finit par revenir à la vie. Une nouvelle race de Yamamura Sadako semble devoir envahir la planète et remplacer l'Humanité…

 

 

 

 

 

FICHE TECHNIQUE
Auteur : Koji Suzuki
Nationalité : Japonaise
Publication : 1995
Nombre de pages : 379
Editeur français : Presse Pocket
Editeur original : Kadokawa Shoten Publishing
Traduit par : Corinne Atlan
Titre original : Rasen
ISBN : 2-266-12124-3
Sortie française : Mai 2002